Avant-goût : Conférence de Françoise Labridy

 

[…] À quoi pensent les joggers du dimanche ?

Regardent-ils toujours la cime des peupliers ?

Ou bien ont-ils les yeux fixés sur les surfaces goudronnées ?

Ont-ils en tête l’envie de tuer ?

Ou est-ce juste l’envie de s’épuiser ?

Veulent-ils s’alléger de leur poids ?

Ou ne font-ils que compter leurs pas ?

 

Tous les dimanches, tous les dimanches,

Après quoi courons-nous ?

C’est la question qui m’démange […]

 

Avec le chanteur Christophe Miossec, la question mérite d’être posée : après quoi courons-nous, tous les dimanches, et même quelques autres jours de la semaine ? Pour ou contre quoi nageons-nous, transpirons-nous, pédalons-nous, nous élançons-nous, dévalons des pistes ou grimpons des montagnes quand ce n’est pas pour nous épuiser à courir après un ballon ?

Au XVIIe siècle déjà, le philosophe Pascal considérait le jeu et la chasse, à l’image des multiples activités qui occupaient le corps à l’époque, comme deux des nombreuses sources de divertissement qui permettaient à chacun de se détourner de l’idée de sa propre mort. Et il est vrai qu’aujourd’hui plus que jamais, les notions de « dépassement de soi », de « challenge » ou encore la simple injonction à ne pas se « laisser aller » font florès. Faut-il n’y voir qu’une simple récupération, par le discours du Maître capitaliste, de cette notion de divertissement, modernisée par le fameux slogan du ministère de la santé : « Manger, bouger » ?

Ou notre hyperactivité contemporaine ne doit-elle pas plutôt nous amener à considérer qu’une nouvelle économie des corps voit le jour, au centre de laquelle la question de l’image corporelle et du narcissisme se mêlerait intimement à celle d’une illimitation, de corps fantasmatiquement non marqués par la castration, quand ce n’est pas réellement que la science vient les modifier ?  Affaires de dopage, prothèses en carbone qui viennent suppléer aux vrais organes des athlètes : les Jeux Olympiques d’aujourd’hui, s’ils jouent sans doute la même fonction de condensateur des passions collectives qu’hier, sont aussi le reflet de nouveaux enjeux proprement cliniques. C’est pourquoi nous aussi, à l’image de Miossec, brûlons-nous d’être au 11 janvier pour poser à Françoise Labridy la question qui nous démange : Après quoi courons-nous tous les dimanches ?

 

Virginie Leblanc