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De la carte au territoire

Bernard Lecoeur, psychanalyste, membre ECF

En cinq mots cet énoncé dit l'essentiel : La carte et le territoire. Avant même d'ouvrir le dernier livre de Michel Houellebecq son titre interroge la distinction qu'il donne à lire. A soi seul ce titre est un roman : en quoi une carte n'est-elle pas un territoire, pourquoi importe-t-il de ne pas les confondre ?

Davantage que l'union ou la réunion (la carte du territoire) c'est l'écart ou mieux la torsion établie de l'un à l'autre qui retient l'attention.

Revisitons une situation des plus courantes, et pour certains douloureusement familière, qu'il ne serait pas incongru d'ajouter à la liste des formations freudiennes de l'inconscient.

Alors que plongés dans un environnement nouveau – simple croisement de routes ou enchevêtrement complexe des rues d'une cité inconnue – et cherchant à établir l'endroit où ils se trouvent, combien sont ceux qui font l'amère expérience que la lecture d'une carte, à l'endroit du territoire, les égare bien davantage qu'elle ne les oriente. La droite et la gauche, le haut et le bas se confondent en un vertige qui cloue sur place, laissant le sujet aux prises avec l'angoisse si ce n'est livré à la colère. Que se passe-t-il donc entre la lecture attentive de la carte et l'instant où, s'affranchissant d'un cadre planaire, le regard rejoint la réalité environnante et tente un repérage dans le monde ambiant ? Quel est donc ce décrochage qui s'interpose entre ce nom que je parviens à situer parfaitement à la surface d'un guide et celui - le même – placardé au coin de la rue et devant lequel je reste interdit, ne sachant plus dans quel sens me diriger? La réponse est simple : par ce mouvement d'élévation du regard une dimension supplémentaire à celles du plan est venue s'ajouter, nommons-la profondeur. Pas seulement la coordonnée qui vectorise un espace mais cette saisie, cette préhension étrange qui donne son épaisseur aux choses. Entre celui qui lit la carte et celui qui arpente le monde aucune superposition ni coïncidence ne vient procurer un sentiment d'unité. Cependant existe une voie de passage entre les deux, étroite, fragile, jamais définitive, que la seule connaissance ne peut susciter. Aux points cardinaux qu'indique la boussole vient s'en ajouter un autre, hétérogène, irréductible à la dimension dite troisième, que Freud a désigné du terme de narcissisme.

Les circulations libidinales qui existent entre la carte et le territoire permettent de rendre compte de phénomènes aussi divers que certaines maladies mentales ou encore les premières relations de l'enfant avec autrui, voire les subtilités du commerce amoureux. Tout cela trouve son principe dans le narcissisme, en d'autres termes dans ce qui donne au corps un volume. Qu'il s'agisse de celui des objets ou du nôtre, le corps n'est pas seulement un élément qui cherche une place sur un échiquier, c'est aussi un solide dont le cubage arrache le sujet au domaine aliénant de la surface. Plongement dans un nouvel univers, donc, où chaque chose se voit attribuer un caractère « en pointe », c'est-à-dire phallique. Voilà le lot réservé au corps du parlêtre.

Par son stade du miroir Lacan introduit une donnée nouvelle liée au mouvement, lorsque celui-ci s'applique au champ du narcissisme. De la sorte est rompue toute statique de l'image. Certes, existe bel et bien un arrêt sur l'image spéculaire – véritable instance du suspend et du temps immobile – mais ce n'est en rien le principe foncier du narcissisme. Il se trouve davantage dans le bougé que produit l'enfant lorsqu'il s'affranchit de la forme gelée au miroir pour s'introduire en un monde où soudain le corps s'érige. En cela réside la topologie véritable du narcissisme, celle d'un va et vient permanent entre un plongement (passer de la surface à deux dimensions à un espace à trois dimensions) et une immersion (retour du trois au deux).

Le narcissisme s'origine d'un décollement de l'espace bidimensionnel qu'accompagne une fonction nouvelle du regard, capable de soustraire la matière des choses à la platitude de l'image. A ce titre le narcissisme est doué d'une puissance toute spéciale qui en fait un acte d'engendrement du sujet. Engendrement qui, d'ailleurs, n'est jamais durablement établi. C'est la raison pour laquelle le narcissisme ne saurait être réduit à un quelconque stade du développement. Coincé entre la carte et le territoire le sujet est voué à parcourir le trajet qui va de l'un à l'autre, et dans les deux sens. Il ne serait d'ailleurs pas vain, à ce propos, de reprendre la clinique du « dégonflage » de l'enveloppe corporelle entreprise par Lacan à partir de sa question « quoi être sous ? », que lui suggère le cas du ravissement de Lol V Stein.

C'est bien un tel mouvement que donne à voir le héros du roman de Houellebec, Jed Martin, peintre de son état devenu photographe à ses heures perdues. Par un procédé ingénieux qui progressivement convertit les prises de vue de certains lieux sélectionnés sur des cartes Michelin en paysages qui participent d'un environnement, il fait apparaître et donne consistance à la profondeur. Elle devient l'objet même de sa création.

De la sorte, ça n'est plus le double point de vue dont se délectait la perspective qui est là mis sur le devant de la scène mais la distance qui les sépare. Elle est l'univers où nous sommes invités à nous plonger. La réussite du présent roman ne réside pas dans l'insistance à marquer la division qui accable le peintre. Elle est davantage à reconnaître dans les subtiles solutions de continuité que celui-ci invente afin de forcer un passage, de reconduire sans cesse cette torsion par laquelle se trouvent réunis les morceaux d'un regard éclaté. Le narcissisme enfin devenu œuvre d'art.