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Petite chronique quotidienne de Rio de Janeiro

Lundi 25 avril 2016, Rio de Janeiro : petite chronique quotidienne
(sur le vif)
Par Catherine Stef

Ouverture du Xème Congrès de l'AMP

Miquel Bassols rappelle que le corps parlant est un mystère, et que le réel est ce mystère, que le sujet s'efforce d'attraper, de dire, mais qui fuit toujours et encore. Avant même la conception le sujet est en devenir dans le discours et dans le désir de ses parents. La science cherche à localiser dans l'organisme cette fonction de la parole. Miquel Bassols évoque l'écrivain Pascal Quignard, qui transmet dans son oeuvre cette notion que le corps parlant n'est pas adéquat à une localisation, plutôt instable au contraire. Puis Marcus Andre Vieira directeur du congrès souhaite la bienvenue à tous, et prononce à son tour une allocution d'ouverture. Il cite notamment Joë Bousquet, gravement blessé pendant la première guerre mondiale, et qui devenu infirme, écrira toute sa vie en soutenant: ma blessure existait avant moi. Je sui né pour l'incarner. Marcus Andre Vieira évoque aussi un grand artiste brésilien roi de la samba, devenu compositeur populaire quand il inversa dans le discours quelque chose du rapport à la jouissance pour cet homme jusqu'alors militaire: fredonnez un hymne national sur le rythme d'une samba, vous sentirez que ça modifie quelque chose, dit-il, tout le monde peut faire l'expérience! Et John Cage, qui fit lui l'expérience de la privation auditive totale, dans une pièce conçue pour absorber tous les sons, qui découvre deux fréquences de sons jusqu là inaudibles: les connexions nerveuses, et le flux sanguin.....Cette contingence que recouvre la notion du corps parlant surgit comme l'envers de la civilisation. Si la psychanalyse veut se placer à la hauteur de l'enjeu qui se présente au XXIème siècle, c'est avec l'exigence de se faire attentive à cette contingence, qui surgit dans le corps, dans les rues, sur les places, là où elle n'était pas attendue......
La séquence suivante nous a permis d'entendre Eric Laurent, qui nous a donné dans sa conférence une idée de la conception, de la trame et des différents accès qu'il déploie dans son livre paru pour le Congrès sous le titre:
L'envers du biopolitique, ***(paru en français la semaine dernière en français, et en portugais mercredi 27). A lire de toute urgence.
Chronique à suivre.....

*** "L'Envers de la biopolitique. Une écriture pour la jouissance", par Éric Laurent
Le livre-événement du Xe Congrès de l'AMP"Le corps parlant, l'Inconscient au XXIème siècle."

Congrès de l'AMP suite : 25 avril après-midi.

Première séquence, Que reste-t-il de nos fantasmes? Avec Christiane Alberti: au temps de l'idéalisme démocratique , nous dit-elle, le roman familial n'a pas disparu, mais l'Autre ne se présente plus comme absolu, il change d'allure. Avec le déclin patriarcal, on voit une floraison d'autobiographies, de biopics de blogs, qui mettent en scène des héros bien peu héroïques. Avec la diffusion massive du porno se produit une "vacuité sémantique", selon l'expression de Jacques-Alain Miller. La "fantasieren " de Freud deviendrait-elle obsolète? Sans la médiation du désir, il y a un forçage, mais si le fantasme change d'allure, il ne disparaît pas et continue à se constituer comme défense contre un réel inassimilable. D'autant plus nécessaire que s'opère un dévoilement de ce réel. Vitalité conceptuelle donc du fantasme, à une époque où la sexualité continue à faire trou dans le réel. Solution élégante et nécessaire pour faire tenir le signifiant S et la jouissance J.
Christiane Alberti déplie ensuite les conséquences de ce qui se présente autant comme déclin du père que comme déclin de la virilité, en s'appuyant sur Kojève et son "Dernier monde nouveau".
Le fantasme ne suit pas les variations du discours, et occupe plutôt la place d'un réel. Il n'y a aucun cynisme à l'égard des semblants, mais un constat qu'il existe une jouissance impossible à signifier. Ce qui n'implique aucun triomphe de la singularité : juste une possibilité, celle qui résulte du fait que, grâce à son expérience de cette traversée du fantasme, le psychanalyste occupe une place à part, propre à permettre de la dire , de la construire, et de savoir s'en débrouiller.
Puis Vicente Palomera, dans une intervention à la fois drôle et brillante, interroge "la voracité de l'origine". Avec plusieurs exemples extraits de la littérature, il déplie la notion du fantasme comme parapet ***, muret qui soutient à la fois et empêche l'édifice de tomber, et la cure analytique comme élagage de toutes les clauses inutiles.(***référence aux Marx Brothers dans Une nuit à Casablanca).

Mardi 26, première séquence, "Faire du sinthome un escabeau". Amanda Goya de la ELP intervient en premier et déplie de façon détaillée les conséquences selon elle, de cette substitution que Lacan propose en 1972 de l'Inconscient par le Parlêtre: "pousse toi de là que je m'y mette".... qu'est ce à dire? Pour Eric Laurent, "je parle avec mon corps sans le savoir", est une première occurrence, qu'elle repère notamment dans les témoignages de passe, par ex celui d'Aurélie Pfauwadel, qui est particulièrement convainquant pour faire entendre les résonances entre la jouissance et cet usage de l'escabeau que constitue la procédure de la passe. Elle souligne aussi la fonction de la performance qui permet la représentation de ces restes jusqu'alors inouis, et le paradoxe qu'elle implique .
Maria Laura Tkach, de SLP, donne un autre éclairage sur ce qui se joue au moment de la décision intime, hors sens, de poursuivre l'analyse alors que le sens commun inviterait à l'interrompre. Les restes sédimentés dans le corps prennent alors le pas, se révèlent être la source de la pulsion de la jouissance, de ce réel singulier que nous spécifie. Elle dit la sensation forte, corporelle, de légèreté éprouvée lorsque l'interprétation lui en revient après-coup. Comment ces restes, en effet, deviennent cause non plus ignorée,mais assumée. Avec la part de mystère qui persiste au delà de ce point. Et le désir de transmettre ça. Une décision qui porte vers l'autre et vers un nouveau mode de lien social donc, débarrassé de ce qui entravait le corps.

Ram Mandil, (EBP), intervient sur l'ob-scène, et sur l'exigence d'un changement de position : on n'est plus là où ça faisait souffrir. Le beau dont il s'agit ici n'est pas imaginaire, mais relève du bien dire.
Bien dire veut dire réussir à dire de la façon la plus dépourvue de sens. Il déplie le parcours de façon précise et détaillée, du fantasme à l'escabeau, avec cet usage de l'escabeau comme nouvelle fenêtre sur le monde, une fois laissé le fantasme. Avoir un corps à partir du fantasme n'est pas la même chose qu'avoir un corps à partir du sinthome.. Les consistances du corps s'en trouvent changées.

Ensuite magnifique intervention de Jose Miguel WISNIK, auteur compositeur professeur de littérature, entouré par Marcus Andre Vieira et Sergio Laia. Qui nous fait entendre les infinies variations du son dans la musique et dans la parole, d'une langue et d'un continent à l'autre, avec exemples frappés, chantés, vocalisés, mélodieux ou percussifs, qui déclenchent l'enthousiasme de l'assemblée.
Lui faisant dire qu'il n'a jamais parlé à une assemblée aussi remuante ....Son intervention et beaucoup d'autres seront publiées sur Radio Lacan et sur le blog de l'AMP.....
Les témoignages de deux AE Véronique Voruz et Antonella de Monaco ont magnifiquement terminé cette matinée remarquable.

Petite chronique de Rio suite....

Aujourd'hui mercredi, journée clinique, avec 140 cas répartis en 10 salles en portugais espagnol français.... Pas de traductions simultanées donc c'est à chacun de déployer son attention à la langue de l'autre, au mieux possible, avec des traducteurs qui s'improvisent, et des polyglottes précieux.
Echos de la salle: Psychosomatique?
1ère intervention d'Eugenia Molinia, (EOL), "Ser um "entre", (être "entre"). Il s'agit de Johnny, un adolescent de 16 ans gauche, encombré par un long corps malingre, tiraillé entre la ville et la campagne,né à un moment improbable, où sa mère ne pensait plus avoir d'enfant. Tiraillé entre ses frères restés à la campagne, et les camarades de son lycée en ville, les uns le taxant de snobisme, les autres de sottise. La rencontre avec un psychanalyste, à un moment où il décroche, où plus rien ne l'intéresse, et où il se replie sur lui, va lui permettre d'articuler son grand corps maigre avec une parole jusque là inhibée par la certitude d'être un sot. De devenir Johnny, Jo-ni (moi-ni ville ni campagne). D'inventer avec son analyste des savoir-faire et des pratiques corporelles qui lui procureront une forme et une place stabilisée et investie: mixer de la musique, et faire de la gymnastique. Et de désirer continuer son analyse, dans un transfert qui lui permet de supposer qu'il y a du savoir encore, à découvrir? (sur son rapport avec les filles notamment, qui lui font peur).
Françoise Haccoun, (ECF): "Zone grise de négociation".
Un homme atteint de psoriasis veut débusquer la cause de cette affection du corps qui le martyrise: si le corps ne parle pas, la parole peut dire quelque chose là-dessus, c'est son hypothèse de départ. A partir de l'écriture illisible de cette autoaffection du corps parlant, il va construire dans le transfert une zone de relation, de négociation possible avec l'autre; Là où ça ne passe pas à l'inconscient, ça vient s'écrire sur la peau. A partir de l'holophrase, fixation de jouissance et signifiant gelé, inerte, il invente des variations, une zone grise de négociation. Françoise Haccoun déplie le cas avec précision et indique les moments clefs, les interventions qui portent, et rend lisible le cas, pour cet homme et pour nous .
Son intervention résonne avec la suivante, (intelligence de la commission d'organisation du Congrès), dans laquelle Maria Inès Lamy, (EBP), présente une adolescente de 15 ans pour laquelle au contraire, les maladies successives viennent à chaque nouvelle rencontre malheureuse morceler encore plus le corps qui rien n'unifie, ni ne noue à la parole, uniquement accroché à une beauté bien précaire, bien fragile, plus que jamais dernier rempart contre l'horreur. Et où il s'agira pour l'analyste de donner une consistance imaginaire au corps, et de l'articuler à un dire qui ne soit pas mortifère.
Myriam Mittelman, (ECF) pour clore cette matinée de mon point de vue, présente "Un cas de renoncement à la maladie comme condition du corps parlant", qui permet de saisir un autre usage de la maladie pour un sujet féminin envahi par les conséquences d'une maladie de Crohn. D'emblée c'est la question qui est posée: sera-t-il possible de séparer le sujet et le signifiant de la maladie . Où l'on verra comment s'effectue le parcours au fil des associations des souvenirs et des interventions de l'analyste, avec un décollement des significations mortifères, et une sinthomisation qui permet une nouvelle appréhension du corps. Ce qui se révèle derrière l'écran de la maladie, c'est l'horreur du trou, qui dans ce cas comporte plusieurs occurences.
Serge Dziomba (ECF) quant à lui, déplie un cas qui permet de cerner l'impact d'un évènement de corps lorsqu'il se fixe en un point, tel une flèche plantée dans le corps, et la possibilité d'inventer à partir de cette flèche d'autres usages, pour construire une suppléance qui vaille, dans le symbolique cette fois-ci.
à suivre.....

Chronique suite... Dernier jour, séances plénières.

1ère séquence: deux magnifiques témoignages d'AE en ouverture, Hélène Guilbaud et Jérôme Lecaux, avec un signifiant commun, l'ombre, en tant que "sortir de l'ombre", et deux singularités qu'ils ont su nous transmettre de la façon la plus juste, la plus dépouillée, délestée du pathos des significations et du roman familial.
Comment une "décision d'ouvrir les yeux" en plusieurs temps pour Hélène Guilbaud, lui permet de sortir de "l'ombre de l'objet tombée sur le père": "De la dépouille au UN tout seul".
Pour Jérôme Lecaux comment quitter une position "d'être un pilier pour l'autre": soutenir l'autre étant le seul rempart contre son indifférence, sa haine ou son trop d'amour aussi bien, sous le titre
"La croix et la barrière".

Chronique de Rio... the last one... et cap sur Barcelone!
Séquence de l'après-midi, sous le titre "Du corps à l'évènement de corps: une nouvelle pratique?" Présentés par Marie Hélène Brousse (ECF), et Bernardino Horne (EBP), deux nouveaux témoignanges d'AE ont été prononcés: celui de Luis Fernando Carrijo (EBP), et celui de Debora Rabinovich (ECF et EOL). (Noter que tous les témoignages des AE seront publiés sur le site de l'AMP, et qu'ici bien sûr il n'est pas question d'en donner un résumé, mais juste quelques échos pour inviter à aller les lire).
Marie-Hélène Brousse situe les enjeux du témoignage du passant pour cette séquence: "production d'un savoir évanescent et troué, épuré du pathos, à partir d'une position d'énonciation"." Les AE nous donnent à entendre une parole qui a cessé d'être association libre, et qui témoigne d'une séparation, d'une extraction d'une nomination".
Après avoir entendu les deux AE, MHB et BH leur posent des questions regroupées par thème: la solution transgenre élégante, le phénomène de corps, le courage, la drôlerie ... pour n'en citer que quelques uns, qui vont donner l'occasion à chacun de déplier et de préciser plus encore certains points de leur témoignage.
Dernière séquence: conférence de Jacques-Alain Miller, interventions de Guy Briole (ECF), et de Miquel Bassols,(ELP): "de Rio à Barcelone.
"A partir de la phrase de Lacan (Séminaire XX)," Le Réel, c'est le mystère du cops parlant", qui a été le point de départ pour Rio, JAM estime que " l'éclat du corps l'a emporté sur l'Inconscient."
Et propose quelques ponctuations à partir de ce constat, (quelques points attrapés dans mes notes):
- " L'Inconscient relève d'une logique pure", .. c'était "le rêve de Lacan",
- LOM a un corps, ce corps est parlant,
- Mais ce n'est pas le corps qui parle.LOM parle avec son corps. Se sert du corps pour parler.
- Il y a dans le dernier enseignement de Lacan, équivalence entre Inconscient et pulsion.
- Le parlêtre comme nouveau nom de l'Inconscient est bien distinct de l'Inconscient freudien, mais n'annule pas ce dernier.
Puis Guy Briole intervient sous le titre: Aggiornamento.
SRI, Buenos Aires, Paris, Rio, sommes nous parvenus à cet aggiornamento?" Guy Briole se demande quel acte est possible pour le psychanalyste, en cette époque qui est "le règne de la métonymie du non lieu permanent et l'apologie de l'irresponsabilité"?
"Qui fait craindre un retour aux conditions les plus obscures du XXème siècle: avec la fin des solidarités, le retour des expressions barbares, la stigmatisation et le rejet des différences, exacerbation du UN des religions ..."
Vertige!
Se penser renvoie à l'UN tout seul.
Mais si nous sommes fondés dans la certitude de l'urgence à agir, la demande écrase le désir.
Le psychanalyste serait-il celui qui sait capitonner donner un fil rouge au parlêtre?
Le futur, dans sa contingence, se fait tension entre savoir et temps.
Temps du réel sans loi.
Comment arrêter le glissement infini?
Ce qui nous amène aux conséquences, à l'éthique des conséquences du savoir extrait dans les cures
"Dégager ce réel, et écrire sans trembler" dit Guy Briole, "exige la condition d'extime".
Miquel Bassols intervient ensuite dans cette conférence à trois voix, autour de la subversion du dualisme cartésien, avec l'introduction de la "substance jouissante", dont il donne les occurences et dont il ouvre les perspectives assez complexes........Notions qui éclairent le paradoxe dans lequel s'embourbe le neurocentrisme, nous dit-il.
A charge pour nous pour les deux années qui s'ouvrent aujourd'hui jusqu'à Barcelone, de trouver des axes, des thèmes, où pourront s'élaborer nos pistes de travail.
Le bouquet final: avec vidéos et annonce de nos collègues de Barcelone, invitation à préparer d'ores et déjà ce prochain rendez-vous de l'AMP,en 2018, et conclusion chaleureuse et remerciements de Marcus Andre Vieira, directeur de ce splendide Xème congrès, et lui-même AE en exercice depuis 2014....faut-il le rappeler!!
Nos félicitations et remerciements pour ce grand Congrès qui fut un moment d'intensité et de fête, et pour l'accueil des Cariocas!