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Christian Prigent aux Causeries du lundi

Christian Prigent aux Causeries de l’ACF CAPA à Lille

Par Sophie Simon

 

Aux Causeries du lundi de l’ACF-CAPA à Lille, nous nous passionnons pour ce que les écrivains ont à nous apprendre sur la pratique de leur littérature, en ce qu’elle éclaire remarquablement notre lanterne psychanalytique sur le rapport du parlêtre à la langue, au désir, à la jouissance, à la féminité… Ainsi, nous nous mettons à l’école de leurs œuvres et de leurs témoignages sur leur geste d’écriture et organisons des rencontres psychanalytiques avec la littérature contemporaine.

 

Le mois dernier, nous avons reçu un invité de marque : l’écrivain Christian Prigent, qui nous a fait l’honneur de se joindre à nous le temps d’une séance exceptionnelle, nous offrant alors une lecture publique des plus savoureuses, ainsi qu’un témoignage magistral sur la spécificité de son exercice de la poésie.

 

Faire poète

Christian Prigent est, dit-il, « quelqu’un que la poésie intéresse comme question, c’est-à-dire pas du tout à partir de ce qui serait une identification de quelque ordre qu’elle serait, avec le label ‘‘poète’’ »i. Ainsi, suivant cette question, s’astreint-il à « faire poète » et à penser la persistance de l’effort de littérature, sa visée, ses effets.

 

S’organiser avec la position de sujet parlant

Une de ses visées majeures, nous apprend-il, est de cultiver un certain art de s’organiser avec la position de sujet manquant. En effet, comme parlêtre, Christian Prigent s’éprouve parler en pure perte : il le sait et ce savoir-là est le terreau de sa littérature. Puisque la langue rate, il semble s’agir d’en trouver une autre qui guérisse de cette rature, qui parvienne à « faire sauter le verrou symbolique »ii, comme il le formule. Travaillée par un rêve de rapport immédiat avec le monde, sa poésie tenterait de construire une langue qui en soit la réalisation, afin de « pallier […] à l’inadéquation des signes aux choses »iii. Par cette apparente quête de langue idyllique, il s’agirait alors en quelque sorte de ressusciter la chose, dont le meurtre a été commandité par le langage. Il s’agirait de viser la récupération de quelque chose de l’ordre d’une jouissance pressentie comme perdue par le fait du langage : « un lieu de familiarité retrouvée »iv, nous précise-t-il, une « matière érotifère »v. Mais ce rêve de récupération, note Christian Prigent, est marqué par « la blessure de l’échec »vi, par une « sensation d’inaccomplissement »vii.

 

Une trace où se lit un effet de langage

Mais ce ratage n’est pas sans opérer ! Et à faire la démonstration poétiquement délibérée du « malaise de la langue qui passe comme une lame entre le monde et nous »viii, notre auteur, qui « mime la quête d’un “langage vrai” »ix et en expose le « leurre »x, commet une écriture qui est au fond, comme Jacques Lacan l’indiquait : « une trace où se lit un effet de langage »xi. Et cette trace, Christian Prigent s’astreint à la reconstituer en beauté, défiant un peu « l’accablement mélancolique »xii du manque-à-dire impliqué par l’aliénation signifiante et accédant par là à « la jouissance paradoxale de cette perte »xiii.

 

Sculpter le trou

La jouissance laisse un creux, un trou, au cœur de l’être du symbolique qui ne peut la traduire toute : en la langue, le mot manque. C’est cette place du vide que Christian Prigent isole et à laquelle il parvient à donner forme pour mettre en valeur la faillite de la langue « vraie ». À partir du trou qui éventre cette langue, il s’échine à « faire des formes »xiv. Son acte d’écriture consiste à transcrire dans la langue, avec la langue elle-même, ce point de cessation du manque à s’écrire. Et il vise à en proposer des « essais d’enregistrement »xv, comme il le formule. Christian Prigent précise que s’il s’agit pour lui de « border »xvi et de « maintenir » ce vide, c’est en ceci qu’il est « la trace explicite [du] mouvement originel »xvii qui l’a poussé à l’acte d’écriture, « condition même du besoin de nommer et de figurer »xviii – et trace du désir, pourrions-nous ajouter. Il produit ainsi des écrits qui sèment du vide, qui sèment « la place de ce qui ne saurait se voir »xix, pour reprendre les termes de Lacan. Il parvient ainsi à faire exister un objet tout à fait singulier au cœur de ses textes : l’absence prenant la forme du trou – trou dont il est souvent question dans ses écrits, parfois de bien des façons licencieuses. Christian Prigent perfore donc ses écrits et les ouvre sur une vacuité donnant ainsi forme au point de fuite de la langue. Pour lui donner fidèle figure, il vide images et sens de leur consistance, il les suspend. Concrètement, il utilise notamment pour cela un outillage non figuratif et non sémantique de la langue, s’appuyant sur les sons et les rythmes : « hésitation polysémique »xx, « mirlitonades, staccato scato, échos sonores, homophonies, à-peu-près, allographes, contrepèteries, anagrammes imprécises – tout ce qui déroute, précise-t-il, la probabilité croissante des enchaînements sémantiques »xxi. Tout ceci nous éclaire le propos de l’un des derniers Séminaires de Lacan, lorsqu’il apparente le langage de la poésie à une « astuce » permettant de dire quelque chose du réel du vide, en tant qu’elle est « effet de sens, mais aussi bien effet de trou »xxii.

 

Le choix du désir contre l’escamotage du sujet

Dès lors, si la création de Christian Prigent consiste à travailler à partir de ce vide, à y faire retour pour s’organiser avec, à le border et à lui donner un lieu, on l’aura compris, il ne vise pour autant en aucun cas à le boucher. Il s’agit bien plutôt pour lui de produire une œuvre qui s’en fasse la caisse de résonance au regard du lien social contemporain. En effet, sa littérature se veut dotée d’« un sens civique »xxiii et pose un acte qui apparaît comme soutien de la logique désirante en ceci qu’il constitue une réponse au rejet, par la modernité, du sujet se spécifiant d’être désirant, divisé, manquant – modernité qui préfère envisager un individu comblable à souhait, saturable par les objets de consommation dont regorge son étal et par les shoots aux imagesxxiv qu’imposent ses écrans. Bien souvent, la poésie ou la prose de Christian Prigent traitent de ce que notre lien social contemporain, placé sous la houlette du capitalisme et de la science, impose comme impératif de jouissance. Ainsi en est-il dans un passage d’Une phrase pour ma mère, où il énumère en une rapidité haletante l’amoncellement d’objets de plus en plus absurdes et l’injonction de leur capitalisation. Sur un rythme effréné similaire, le poème « Litanie de l’orgasme »xxv satirise lui aussi cette course accumulatrice. De plus, si Christian Prigent met en forme le réel du manque, c’est bien aussi pour répondre aux discours de notre lien social qui rejettent cette dimension du manque et qu’il nomme « discours positifs ». S’en déduit la « responsabilité » de son écriture : « occupe[r] la place du négatif, confie-t-il, que les autres formes de discours ne peuvent assumer »xxvi. Il parvient ainsi à subvertir et décompléter les discours courants, à travailler une écriture qui, prenant la forme d’une vacillation, organise une vaste déflation imaginaire et sémantique. Précisons. Christian Prigent dénonce la dictature de l’image qui déréalise la singularité de l’expérience du parlant, faisant écran au manque avec le recours d’une « visibilité consommable »xxvii. Aussi, travaille-t-il donc à tenter « de concurrencer sur son propre terrain l’univers fabuleux des images »xxviii, par un « geste négatif », une tentative de « couper cours à l’épaisseur écrasante du Spectaculaire »xxix, comme il dit. Dans un monde plein où l’imaginaire vient tout suturer, son écriture « trace quelque chose d’un refus »xxx et « aère l’opacité du monde comblé de choses à vendre, d’images chromos »xxxi. Dans ce monde plein, il se pose en « pèlerin du pire et porteur de trous », venant « revendiquer, déclare-t-il, le droit à l’obscurité »xxxii. Aux plus-de-jouir fournis par les discours contemporains, il préfère l’objet de sa création qui n’est pas sans images, mais dont les images vont au rebours de l’effet de shoot et de saturation abrutissante : elles divisent, trouent, évident, ôtent. Il en va du même régime de soustraction au sein du registre sémantique et à l’endroit de la « pacotille de sens »xxxiii émises par nombre de discours de notre lien social. Il rechigne à leur commande de « remplir [le monde] de significations vite consommables »xxxiv, lui préférant le geste de « dé-familiariser et désidéologiser »xxxv les énoncés contemporains, de dessiner, précise-t-il encore, « un lieu d’indécision, un espace d’indétermination du sens, pour témoigner de ce lieu (et affirmer que ce lieu est le lieu spécifiquement… humain) »xxxvi. Il décomplète ainsi le règne du compréhensible, du bien-entendu.

 

Ainsi Christian Prigent œuvre contre l’escamotage du sujet, pose un acte éthique qui commande de pointer le réel du manque, le vide embrayeur de désir. Il se fait ainsi responsable de sa position de sujet qu’il assume par sa pratique d’écriture. Incluant ce vide dans ses textes, il s’affranchit un peu du pullulement contemporain des « plus-de-jouir en toc »xxxvii et des semblants véhiculés par nombre de discours contemporains, il parvient à écrire l’absence. Il conserve la béance de cette absence pour qu’advienne le désir, pour « faire durer l’impulsion du commencement »xxxviii. Il fait ainsi exception dans la logique de satisfaction universelle, dégage un au-delà de la prise imaginaire qui permet d’éviter la confrontation au manque de l’objet. Christian Prigent bâtit donc un objet d’art qui lui permet (ainsi qu’au lecteur attentif !) une expérience où s’éprouve le désir, à l’heure où le sujet est détourné d’un savoir sur ce qui oriente la logique désirante. Un véritable projet éthique est donc résolument inscrit au cœur de l’œuvre de Christian Prigent. Cette entreprise concerne aussi la psychanalyse et l’on saisira aisément à quel point elle inspire ce qui nous travaille ici aux Causeries du lundi.

 

« […] le maniement joyeux de la langue est la chance (ça ne marche pas toujours) de conquérir une tonicité de la langue elle-même et du corps habitant cette langue, habité par cette langue, qui est une sorte de victoire relative et fugace et toujours à refaire […]. L’expérience d’écrire est d’une jubilation incroyable parce qu’elle rend souverain. Pas au-delà des séances d’écriture, mais dans le temps des séances d’écriture, ce qui est quand-même déjà beaucoup… Il y a une souveraineté dont on a suffisamment d’humour pour savoir qu’elle n’est pas une souveraineté dans l’absolu mais qu’elle est éminemment conditionnée et relative. Mais il y a une souveraineté quand même, il y a des temps de souveraineté, et c’est pour ça qu’on fait ça. »xxxix

 

Nous remercions encore chaleureusement Christian Prigent d’être venu nous transmettre un bout de cette jubilation de son expérience de l’écriture !

 

En suivant le lien suivant, écoutez deux extraits des lectures de Christian Prigent du 9 février à Lille (Une phrase pour ma mèrexl © P.O.L, 1996 et Litanie de l’orgasmexli) ainsi que de son témoignage sur sa pratique d’écriture :

http://www.acfcapa.fr/index.php/seminaires/les-causeries-du-lundi/381-ecoutez-christian-pringent-lire-ses-textes

 

 

 

 

 

 

 

i Christian Prigent, Causeries du lundi – Rencontres psychanalytiques avec la littérature contemporaine, ACF CAPA à Lille, séance du 9 février 2015.

ii Christian Prigent, « La voix-de-l’écrit », actes de la journée d’étude Écritures, Saint-Malo, le 20 mars 2007, p. 57.

iii Christian Prigent, Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, Entretiens avec Hervé Castanet, Cadex éditions, Sainte-Anastasie, 2004, p. 133.

iv Christian Prigent, Une erreur de la nature, P.O.L, Paris, 1996, p. 213-214.

v Christian Prigent, L’Écriture, ça crispe le mou, Alfil, Neuvy-le-Roi, 1997, p. 33.

vi Christian Prigent, Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, op. cit., p. 18.

vii Christian Prigent, Ceux qui merdRent, P.O.L, Paris, 1991, p. 130.

viii « Inquiéter l’idylle ahurie entre choses et langues… », Le Monde, édition du 12 mars 1999.

ix Christian Prigent, Une erreur de la nature, op. cit., p.194.

x Christian Prigent, Une erreur de la nature, op. cit., p. 203.

xi Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore, Le Seuil, Paris, 1975, p. 110.

xii Christian Prigent, Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, op. cit., p. 38-39.

xiii Christian Prigent, Une erreur de la nature, op. cit., p. 90.

xiv Christian Prigent, Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, op. cit., p. 145.

xv Christian Prigent, Ce qui fait tenir, P.O.L, Paris 2005, p. 20.

xvi Christian Prigent, Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, op. cit., p. 15.

xvii Christian Prigent, Ceux qui merdRent, op. cit., p. 130.

xviii Christian Prigent, Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, op. cit., p. 15.

xix « [...] ce dont l’artiste nous livre l’accès, c’est la place de ce qui ne saurait se voir : encore faudrait-il le nommer. » Jacques Lacan, « Maurice Merleau-Ponty », Autres écrits, Le Seuil, Paris, 2001, p. 183.

xx Christian Prigent, À quoi bon encore des poètes ?, P.O.L, Paris, 1996, p. 39-40.

xxi Christian Prigent, Une erreur de la nature, op. cit., p. 203.

xxii Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, leçon du 17 mai 1977 (inédit).

xxiii Recueilli par Thierry Guichard dans Le Matricule des Anges, n° 28, octobre/décembre 1999, également consultable sur le site du mensuel de littérature contemporaine : www.lmda.net.

xxiv Alfredo Zenoni, « L’objet comme plus-de-jouir », Quarto, n° 77, 2002, p. 41.

xxv Initialement publié dans Voilà les sexes (Luneau Ascot éditeur, 1981), ce poème a été repris et enregistré sur CD dans le volume L’Écriture, ça crispe le mou, op. cit.

xxvi Recueilli par Thierry Guichard dans Le Matricule des Anges, n° 28, op. cit.

xxvii Christian Prigent, Ceux qui merdRent, op. cit., p. 14.

xxviii Christian Prigent, Une erreur de la nature, op. cit., p. 21.

xxix Christian Prigent, « Morale du Cut-Up », La cure de désyntaxication, K' De M Éditions, Rennes, 1993, également consultable sur le site d'art contemporain : www.le-terrier.net.

xxx Christian Prigent, Ce qui fait tenir, op. cit., p. 43.

xxxi « Inquiéter l’idylle ahurie entre choses et langues… », Le Monde, édition du 12 mars 1999, op. cit.

xxxii Christian Prigent, Une erreur de la nature, op. cit., p. 214.

xxxiii Christian Prigent, À quoi bon encore des poètes ?, op. cit., p. 8.

xxxiv Christian Prigent, Une erreur de la nature, op. cit., p. 20.

xxxv Christian Prigent, quatre temps, Argol, Paris, 2009, p. 145.

xxxvi Christian Prigent, À quoi bon encore des poètes ?, op. cit., p. 39-40.

xxxvii Jacques Lacan, Le séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, p. 188.

xxxviii Christian Prigent, Ceux qui merdRent, op. cit., p. 132.

xxxix Christian Prigent, Causeries du lundi – Rencontres psychanalytiques avec la littérature contemporaine, ACF CAPA à Lille, séance du 9 février 2015.

xl Une phrase pour ma mère, P.O.L, 1996.

xli Initialement publié dans Voilà les sexes (Luneau Ascot éditeur, 1981), ce poème a été repris et enregistré sur CD dans le volume L’Écriture, ça crispe le mou, Alfil, Neuvy-le-Roi, 1997.