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La guerre toujours recommencée

 

11 octobre 2014 : un après-midi à Mons

C.Stef

« Tu n’as rien vu à Hiroshima », dit Emmanuelle Riva à son amant Eiji Okada, dans le film d’Alain Resnais Hiroshima mon amour, dont Marguerite Duras a écrit le scénario et les dialogues. A Hiroshima comme dans toutes les apocalypses meurtrières que traverse l’histoire, La victoire de la nuit sur le soleil* se dérobe à toute saisie par la vue. Le Carré noir de Malévtich est lui-même ce réel qui fuit : « palimpseste, chiffre, hiéroglyphe de ce passage sans retour où la nuit tombe sans nous, où le sujet est effacé, aboli dans l’oubli de sa langue, aboli dans son unicité, aboli dans le massacre de masse, qui scelle une seule victoire : celle de la technique »Yves Depelsenaire, L’Envers du décor, p.27. « Il pourrait arriver que toute la trame de l’apparence se déchire à partir de la béance que nous y introduisons, et s’évanouisse » Lacan, Sém VIII L’Ethique, p.147. Voilà qui campe le décor, la scène, l’argument, de ce que nous ont proposé l’ACF- Belgique et le BAM, (musée des beaux arts de Mons), samedi 11 octobre. De l’amour comme de la guerre, on peut survivre, mais pas sans blessures, pas sans restes, pas sans symptôme ou ravage. Et l’artiste précède le psychanalyste, mais ni l’un ni l’autre ne reculent devant l’urgence, de faire passer quelque chose de ce qui ne cesse pas, de ne pas s’écrire : urgence à écrire ce qui de la guerre toujours est recommencé, c’est le titre de cet après-midi, qui s’est tenu donc au BAM, avec 3 expositions en toiles de fond : - Signes des temps, oeuvres visionnaires d’avant 1914 - Les objets témoignent de la Bataille de Mons - Un esprit en guerre, Fritz Haber. Gil Caroz, Philippe Hellebois, et Guy Poblome lanceront la discussion, après les quatre exposés : Marlène Belilos centre son exposé sur la remise à jour de sa théorie par Freud à la lumière des névroses de guerre. Guy Briole présente cette clinique du refus des corps à rester exposés au corps à corps sanglant imposé par la folie des tranchées, clinique qui fut rassemblée par les savants de l’époque sous la dénomination de pithiatisme : disposition à présenter des symptômes physiques apparaissant ou disparaissant sous l’effet de la suggestion et ne reposant sur aucune réalité organique.
Au delà de la vie et de la mort mêmes, Jean-Philippe Parchliniak fait entendre quelque chose, de la voix, du corps du poilu, avec son objet improbable, présence réelle du violon, et de l’inscription sur le manche, Souvenir des tranchées. (Le violon du poilu, 2000 Dumerchez). Yves Depelsenaire, s’appuyant sur la thèse de Foucault selon laquelle d’une part le savoir historique jamais ne peut surplomber la guerre, car il en est lui-même une pièce, et selon laquelle d’autre part, la guerre et ses histoires détiennent un principe d’intelligibilité de la société, nous présente quelques aspects de la représentation de la guerre à travers des oeuvres de notre temps . Yves Depelsenaire nous rend sensible ce qu’est cet envers du décor de la guerre, envers des semblants d’une civilisation aveuglée par l’idée de son progrès, et poussée par les défis insensés de la science, auto- engendrement toujours recommencé avec les mêmes paradigmes, les mêmes illusions, même pulsion de mort à l’oeuvre. Seuls les moyens techniques changent, toujours plus puissants : tu n’as rien vu à Hiroshima. Et il y a l’impossible, ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, qui fait trou dans la vérité et même dans le réel, nous dit YD. Devant cet impossible, il n’y a pas de mode d’emploi : juste un principe éthique, un discours qui ne soit pas du semblant, un acte, qui est de désobéissance devant les universaux, pour déjouer le paradigme. L’artiste donne une forme à ça. Le psychanalyste s’applique à déchiffrer ce qui peut se saisir comme symptôme, et cerner la jouissance en cause, un par un. Autant de perspectives et de batailles à mener, des plus intimes à celles, publiques, majeures, qui concernent les principes à l’oeuvre dans nos sociétés, à partir de ces questions toujours brûlantes autour de la guerre, toujours recommencée. Expositions Musée BAM à Mons, Rue Neuve 8, 7000 Mons, Belgique www.bam.mons.be/ Marlène Belilos, Freud et la guerre, éd Michel De Maule 2011 Yves Depelsenaire, L’Envers du décor, la guerre toujours recommencée, éd Cécile Default, 2013 Lacan Séminaire VII L’Ethique de la psychanalyse, p.147, Seuil 1986 Jean-Philippe Parchliniak, Le violon du poilu, éd Dumerchez, 2000,