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Bref aperçu de la troisième rencontre du cycle "Psychanalyse et champ social"- Lille

Dans le cadre du thème de cette année – « Les troubles de la normalité. La folie ordinaire »- le Cycle de Rencontres psychanalyse et Champ Social réunit, cet après-midi du 23 mars Edith Pawels, Emmanuelle Ghesquières (accueillantes au LAEP « La Petite Maison » (Lille) et Adela Bande-Alcantud, psychanalyste membre de l’ECF et accueillante au CLAP « Le Passage des Tout Petits » (Paris).

Le LAEP (Lieu d’Accueil Enfant Parent) « La Petite Maison » et le CLAP (Consultation et Lieu d’Accueil Psychanalytique) sont des lieux de parole, d’échange et de rencontre pour les tout petits et leurs parents ; des lieux où il suffit de pousser la porte pour être accueilli de manière souple, gratuite, sans inscription et avec garantie d’anonymat. Une fois le seuil franchi, chacun se servira de cet espace selon son rythme, ses besoins et son style. Ainsi, si certains enfants, fort pris par les turbulences de l’âge, bougent beaucoup et explorent l’espace, les objets et les autres enfants ou adultes présents, d’autres préfèrent rester solitaires dans leur jeux et, d’autres encore choisissent de rester dans le giron de leur mère et y tiennent parfois un peu trop. Quels que soient le style et la modalité de présence, chaque enfant se montre très attentif à ce qui se dit entre les adultes lorsque cela le regarde. Déjà leur singularité se décline sur le fond de la « normalité » attendue, normalité immanquablement questionnée par l’Autre (parents, école, crèche). Et c’est de cela que les parents viennent parler dans ces lieux : de ce qui chez leur enfant déroge à la norme.

En effet, ces tout petits ne sont pas encore complètement rentrés dans ces dispositifs signifiants où l’Autre (la crèche, l’école) a la mission de les éduquer; ces tout petits qui viennent avec leur(s) parent(s) au LAEP et au CLAP sont sur cette voie ardue de l’éducation qui exige de faire entrer l’économie de jouissance dans la norme. Dans les situations exposées par nos invitées de cet après-midi chacune témoigne de ceci : ce qui opère n’est pas une quelconque référence à des principes normatifs préconçus car la référence à la norme n’a pas de prise sur la jouissance propre à chacun. Dans les situations exposées par les invitées, se démontre ceci : que c’est en réintroduisant une part d’énigme que la voie de l’invention peut alors s’ouvrir pour chaque enfant. Et pour chaque parent.

Reprenons l’exemple présenté par Edith Pawels de cette petite fille de deux ans et demi, fort turbulente et qui se trouve, à chaque visite au LAEP, sous les réprimandes incessantes de sa maman dépassée par l’agitation de l’enfant. Lors du moment déjà habituel de conversation entre l’accueillante et la maman, au moment où celle-ci énonce une fois de plus son dépit, la petite fille, à la surprise de tous, vient, dans leur champ du regard, ouvrir un tiroir à jouets, elle en extrait toutes les peluches, s’y installe et ne bouge plus. Tandis que la mère, inquiète, est prise dans le scénario de la réprimande l’accueillante intervient : « Voilà une petite fille qui devient comme les jouets…elle ne bouge plus (…) elle pense peut-être que sa maman aimerait une petite fille qui ne bouge pas.. ? ». Cette intervention donne au jeu de l’enfant le statut d’un message ; elle lui donne sens en l’articulant à ce qui jusqu’ici ne cessait de se répéter, en lien avec ce qu’elle avait entendu du désir de la mère. Cette intervention « fait mouche » ; l’enfant sourit et prolonge le jeu autant que sa mère puisse s’entendre témoigner soudain de ce qu’a été sa relation douloureuse avec sa propre mère, ce qu’elle s’attache éperdument à vouloir éviter pour ses filles. Une fois cela dit, non sans émoi, les choses prendront à partir de là une nouvelle tournure et quelque temps plus tard cette maman revint remercier le LAEP et donner des nouvelles fort encourageantes : la petite a commencé l’école et cela se passe très bien « elle a du caractère » dit, souriante, la maman ; de son côté madame a commencé un travail thérapeutique.

Dans les situations apportées il est question d’interventions où à chaque fois, l’accueillante a énoncé des paroles qui portent, des paroles qui percutent et qui soutiennent l’enfant ; des interventions singulières et sur mesure qui permettent à chacun de prendre ce qui lui revient.

Ainsi, au CLAP, Adela Bande Alcantud rencontre Tom. Tom qui, mutique, reste blotti dans le sein de sa Maman, fouillant sans entrave le corps maternel sous le regard médusé de l’accueillante. Comment poser un acte pour décoller ? Adela Bande-Alcantud nous fait part des effets, sur elle, de la supervision de ce cas au sein du CLAP : il s’agit, avant tout, d’opérer une coupure d’avec sa propre jouissance du regard, là où, précisément le tableau de « la mère et l’enfant » fascinait l’équipe. « Dans la fascination on ne peut pas opérer », souligne Adela ; il y a donc lieu de s’extraire de la scène ; lors de l’accueil suivant –et en dépit de la norme établie- elle quitte la pièce. C’est alors que, dans le couloir, elle voit, posé contre la paroi, un cartable d’enfant. Elle s’exclame « Oh ! Un cartable ! » Une petite voix répond aussitôt : « C’est à moi ! ». Tom (qui a parlé, donc) quitte le corps maternel et vient près de Adela commenter fièrement le contenu de son cartable : « Il y a un doudou, un mouchoir, un pantalon… » ; « un pantalon de grand garçon ! » commente Adela ; et Tom d’ajouter : « la tétine je l’ai oubliée dans la voiture ». « Si tu l’as oubliée c’est que tu n’en as plus besoin » conclut Adela. Cette intervention permet à Tom que soit révélé quelque chose de l’opacité de sa propre jouissance. Saisissant ce moment comme événement, Adela propose à Tom de le recevoir désormais, seul. Tom se saisit de l’offre et lors de la rencontre suivante, seul à seule avec Adela il énonce : « J’ai besoin de place ! » ; ce que Adela entend comme : besoin de son propre espace de parole, distant de celui de ses parents. Ce moment marque une inflexion ; à partir de là chacun (le père, la mère, Tom) pourra énoncer sa propre position dans le complexe familial ; une nouvelle distribution de la jouissance.

Ces lieux d’accueil enfants parents, quand les accueillant sont orientés non pas par un idéal de parentalité mais par l’accueil du plus singulier, permettent le maintien d’un espace ouvert pour s’entendre dire, ils rendent possibles des modalités propices à l’effet surprise, ils permettent à chacun le temps qu’il faut, ils font la place au non-savoir propre à chacun. Ces conditions permettent que se répartisse ce qui revient à chacun et –comme le propose Adela Bande Alcantud- « qu’une mère soit décelée, à chaque enfant ». Ces lieux permettent que la distance entre l’Idéal et petit a cesse, à minima, d’être mortifère pour devenir vivifiante. Car c’est de cela que les parents viennent parler : de ce qui chez leur enfant résiste à la norme, de cette énigme que peut représenter pour eux leur enfant et qui touche au plus intime d’eux-mêmes.

Ce sont des lieux où –comme le disaient Edith Pawels et Emmanuelle Ghesquières « rien n’est prévu et où l’imprévisible peut se produire ». Nous dirons pour finir que cet « imprévisible », ce qui n’est ni dans la norme pour tous ni dans la multiplication du hors les normes peut être le nom de l’incomparable de chacun.

GOSSET Pierre-Yves