Une lecture du trauma à partir de Virgin Suicides

Amandine Mazurenko

Pour la commission Rencontre Cinéma-Psychanalyse à Lille

 

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A l'ère du tout programmable, nous assistons à une généralisation du trauma, à une tentative d'objectivation de ce qui échappe. Ainsi, si la question du trauma est largement traitée à notre époque, les scientifiques cherchent surtout à l'enfermer derrière des dispositifs visant à résorber le plus rapidement possible ce qui est aussi appelé «syndrome de stress post-traumatique». Les sujets «traumatisés» sont donc sommés de parler à ces «experts» des «cellules psychologiques de crise» que les pouvoirs publics déploient pour le bien des victimes de tout événement traumatique. Personne n'est laissé pour compte, que l'on subisse une catastrophe aérienne, naturelle, terrestre etc... Comme l'écrit très bien la psychanalyste Sonia Chiriaco, «aujourd'hui, l'écoute s'est généralisée et les traumatismes n'échappent pas à ces dispositifs de prophylaxie de la souffrance qui partout fleurissent pour le bien de tous. Les personnes touchées par l'événement violent sont incitées à parler, à «verbaliser» comme on dit maintenant.»1 Seulement, cette approche n'entrevoit le traumatisme que du point de vue de l'événement objectivable et factuellement repérable.

 

 

Pour la psychanalyse, le scandale du trauma revient justement à ne pas être programmable ni prédit à l'avance. Elle indique, par ailleurs, que du fait même de sa condition d'être parlant, le sujet porte le trauma en lui-même. C’est très précisément le trauma de la langue : quelque chose fait trou dans le tissu symbolique, lequel renvoie à l’ineffable et à l'incomplétude du sujet parlant. La parole, en effet, ne peut pas tout dire, d'où le néologisme lacanien de troumatisme pour faire état de ce que la parole ne parvient pas à résorber.

 

Le film Virgin Suicides de Sofia Coppola est un enseignement très riche de ce que peut bien être le traumatisme au regard de la psychanalyse. La réalisatrice nous invite à regarder ce qui se loge derrière les apparences d'une famille américaine «bien sous tous rapports». Elle force le spectateur à reconnaître que «les images cinématographiques nous regardent tout autant que nous les regardons. Nous ne pouvons les regarder sans être, nous aussi, pris par l'image qui nous révèle quelque chose de notre être que nous ne pouvons percevoir à l’œil nu».2 En effet, le premier suicide de la plus jeune fille de la famille interpelle d'emblée le spectateur. Cette solution choisie sonne et résonne telle une réponse radicale à ce que le sujet ne peut pas dire. Sofia Coppola saisit ainsi que le traumatisme n'est ni d'origine sociale ni du côté de l'événement objectivable. Le spectateur ne peut qu'être suspendu face à la violence des actes suicidaires à répétition. On comprend que le suicide est ici une réponse, la plus radicale qui soit, à un trauma fondamental. Ainsi, Sofia Coppola se rapproche des réflexions psychanalytiques dès lors qu'elle oblige le spectateur à reconnaître que le traumatisme fait partie des données de l'existence et que nous ne pouvons en faire l'économie.

 

Cette rencontre cinéma/psychanalyse, qui s'appuie sur la projection du film Virgin Suicides, est une belle façon de discuter de ce qu'est un trauma au regard de la psychanalyse. C'est avec enthousiasme que nous aurons le plaisir de débattre à ce sujet en présence du psychanalyste Dominique Holvoet.

 

 

1 : Chiriaco.S, le désir foudroyé, sortir du traumatisme par la psychanalyse, Navarin, 2012, p.16.

2 : Leguil.C, Les amoureuses: voyage au bout de la féminité, Seuil, 2009, p.,13.