L'adversaire : "Etre conforme en tous points"

Argument, par Amandine Mazurenko, pour la commission Rencontre cinéma-Psychanalyse.

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Le film l'Adversaire s'inspire du tragique destin de Jean-Claude Romand. Cet homme aimé et aimant, inspirant la confiance construit sa vie sur « une image » en se faisant passer, entre autres, pour un médecin exemplaire. Le crime semble être la seule solution qu'il trouve au moment où ses proches comprennent que ces quinze années n'étaient qu'une image mensongère, n'étaient qu'un trompe l'œil cachant le vide de l'être.

 

Comment saisir les entours de ce héros tragique ? S'agit-il véritablement de mythomanie ou ne devrait-on pas aller plus loin pour saisir toute la complexité du personnage ? L'issue dans le mensonge, aussi étrange et aussi fragile que cela puisse être, semble être la seule solution qu'il trouve pour maintenir un lien social. Il est frappant de voir que la question de la folie est rarement évoquée dans l'analyse du film. Pourtant, elle y est traitée dès le début, tant au moment où l'on perçoit l'errance du personnage qu'au moment où l'on apprend qu'il fut impossible pour lui de passer les examens de médecine et ce malgré ses capacités et son intelligence. Comment expliquer l'empêchement du héros si ce n'est comme premier signe de sa fragilité structurelle ? Avec le héros du film de Nicole Garcia, « c'est la question de la folie dans ses rapports à une apparente normalité qui se pose, et l'on peut se demander si le concept de crise ou de débordement est encore suffisant pour rendre compte de ce que nous savons aujourd'hui de la folie ».1 A travers ce film tiré du fait réel, on perçoit bien que la folie peut se mouler jusqu'à la plus grande conformité, jusqu'à prendre le masque du banal et du quotidien. Mais n'y avait-il aucun signe avant-coureur pour son entourage, annonçant les faux-semblants ?

Cette histoire ne tient pas seulement aux multiples crimes commis par le personnage principal, mais aussi au fait que, pendant des années, cet homme a réussi à faire croire à sa famille et à ses amis qu'il était un médecin connu. Est-ce qu'il s'agit d'un parcours parfait sans la présence de la moindre faille ou est-ce que le personnage s'est nourri de la crédulité de ses proches pour exister comme tel ? Le caractère particulier du crédule est de croire à tout prix faisant fi des conséquences. Ainsi, la nécessité irrépressible de mentir ne s'étaye pas sans partenaire pour recevoir et faire exister la chaîne métonymique des mensonges. Il a besoin d'un autre crédule pour exister et faire exister ses mensonges au point de réussir à en faire une véritable carrière. Le dit-mythomane « est comme un joueur de poker : il jette une carte et si on lui accorde crédit, il en conclut que c'est vraisemblable et qu'il peut continuer. L'instant fécond est donc le moment où l'acceptation de l'autre va donner forme au personnage qu'il n'avait fait que suggérer ».2

Le débat qui suivra la projection du film, animé par la psychiatre, psychanalyste Catherine Stef, sera l'occasion d'ouvrir un certain nombre de questions qui traitent du passage à l'acte criminel et de la folie ordinaire. Cette rencontre sera l'occasion de déterminer dans quelle mesure « le psychanalyste peut éclairer l'opinion en dévoilant la cohérence qui, dans la personnalité du criminel, a fait surgir l'acte. Ce dévoilement permettra de résister à la fascination qui nourrit le registre du mystère, de l'occulte, du non-identifié (...) Un savoir sur un criminel rejoint un savoir sur l'humanité tout entière ».3

1Francesca Biagi-Chai, Le cas Landru à la lumière de la psychanalyse, Éditions Imago, 2007, p.20

2Sophie de Mijolla-Mellor, Croire à l'épreuve du doute, Éditions Atelier, 2008, p.50

3Francesca Biagi-Chai, Le cas Landru à la lumière de la psychanalyse, Éditions Imago, 2007, p33