Under the skin : Scarlett Johansson et le désir féminin.

Après avoir prêté sa voix dans le film Her1, Scarlett Johansson incarne dans Under the skin2 une alien quasiment silencieuse, donne à voir un corps nu, et pose la question du désir féminin.

Deux aliens sans nom, en apparence homme et femme, organisent le meurtre d’une femme bas résille, mini-jupe, caraco sexy, etc., soit une figure du désir sexuel. L'alien femme s’en habille, rouge à lèvres et perruque en plus.

Voilà posée dans ces termes, par le réalisateur Jonathan Glazer, l’énigmatique question du désir féminin : l'habit fait-il la femme ?

 

 

Dans cette première partie du film cela semble faire fonction. En chasse dans un Glasgow miteux, cette veuve noire au volant de sa camionnette blanche attire des hommes libidineux dans sa toile.

Ces guets-apens ne visent qu'une chose : récupérer ce qu'elle croit être la vérité de la nature humaine — son intérieur — certaine que « c'est en l'homme intérieur qu'habite la vérité »3. De ces rencontres, seules resteront les enveloppes de ces hommes, sans forme, flottantes entre deux eaux.

Aussi, si elle semble obéir à une loi programmatique du désir — un être aux atours si féminins attire les hommes, c'est écrit, c'est une loi ! —, pour le sujet-alien il en va tout autrement. La rencontre fortuite avec son reflet dans un miroir poussiéreux va être décisive. Ne serait-elle pas une femme ? elle qui en a tous les traits.

L'idée lui vient alors de se fondre dans la foule des rues commerçantes du Glasgow chic. Trop occupée par ce qui apparaît comme une réussite – être semblable aux autres femmes et donc passer inaperçue dans cette foule essentiellement féminine elle chute. En un éclair, tout change.

« Je cherche ma route. » faisait-elle croire aux hommes qu'elle rencontrait. Alors, quand elle reprend sa camionnette, ce n'est plus la même chose. Le nouvel homme qu'elle approche au hasard des rues ne l'envisage pas. Le visage défiguré par des excroissances, lui qui ne s'est jamais autorisé à désirer une femme incarne l'humanité d'Elephant Man, soit ce qui reste quand les oripeaux imaginaires tombent : un homme divisé face à son désir.

Si le scénario macabre a jusque-là bien fonctionné, cet homme apparaît comme un petit grain de sable dans sa belle mécanique. « Pour faire naître en moi, un désir pour toi, » semble-t-il lui dire, « il faudra plus que ta peau ». De fait, il aura la vie sauve.

Invitée par cet homme à répondre à la question de son désir, l'alien-femme s'interroge sur la question de son être : que faut-il pour être une femme désirable, au delà de son image ?

Commence alors une longue errance sur fond de lande écossaise, celle d'une alien qui sait que rien ne sera plus comme avant, mais qui travaille sans relâche à dénouer sa question.

Qui mieux alors qu'un « taré », comme il est qualifié dans le film, soit un homme à la marge, entre deux mondes lui aussi, pouvait recueillir cette créature ? Il ne saisira pas la perplexité de cette alien devant le show tv d'un célèbre comique écossais. Les mots ne font pas mouche pour elle. Elle semble assignée à résidence d'un Autre non barré. L'usage du symbolique lui fait défaut.

Reste son corps, l'image de son corps. Lui croit voir une femme plus que désirable, comme tombée du ciel, venue de nulle part. Elle se croit femme, elle en a les formes, elle n'en doute pas. Aussi, quand il commence à lui faire l’amour, il est contraint de s'interrompre en plein élan. Elle se précipite sur le bord du lit et cherche à la lumière de la lampe de chevet ce qui manque à sa simili enveloppe humaine : le vagin, les organes du plaisir sexuel. Elle en est dépourvue. Pour J. Glazer à travers la mise en scène d'un acte réellement impossible, c'est bien le non-rapport qui est révélé.

Elle ne connaissait qu'un Autre non troué, complet, prévisible, voici maintenant qu'elle découvre un corps sans orifice, donc sans bord, soit sans ce qui peut accueillir les modalités de la pulsion et par conséquent de la jouissance.

Finalement, rien ne lui manque et c'est dans la plus grande perplexité que son errance se redouble, la ramenant à son point de départ, à un désarrimage total du monde humain. Face au constat de son manque de manque, elle repart donc à nouveaux frais, dans la forêt cette fois-ci, In to the wild aurait dit Sean Penn, où de plus en plus troublée, va se jouer le dénouement du film.

La nature recèlerait-elle les racines du désir féminin ? Qui ose encore le croire aujourd'hui ? Assurément pas J. Glazer.

 

 

Jean-François REIX

1Her, film de Spike Jonze, 2013

2Under the Skin, film de Jonathan Glazer, Juin 2014

3Saint-Augustin, De la vraie religion, 39,72