A la vie / Prépatation du Congrès Pipol VII

À la vie

 

 

« Ceux qui ont subi dans leur chair les moments les

plus dramatiques de l'histoire du monde

nous ont appris que la position de victime n'était pas la meilleure réponse à ce qu'ils avaient vécu et l'ont pour cette raison souvent rejetée. »

Jean-Daniel Matet Directeur de PIPOL 7

 

 

 

C'est sans aucun doute par le signifiant victime que les trois personnages du film de Jean-Jacques Zilbermann seraient épinglés par la société contemporaine. Or, cela n'a pas été, ici, le parti pris du réalisateur qui fait de ces trois femmes ayant partagé ensemble l'expérience terrifiante des camps d'extermination, des femmes aux destins tout à fait singuliers.

 

Hélène, incarnée par Julie Depardieu, Lili interprétée par Johanna Ter Steege et Rose, que joue Suzanne Clément, témoigneront, tout au long du film, par leur position propre dans l'existence, des limites de la collectivisation d'un vécu toujours individuel et de l'imposture inhérente à l'identification, fut-elle celle de victime ou de déportée.

 

Toutes les trois ont un rapport au réel différent que leur expérience de détention est venu bousculer. Mais, chacune révèle, à sa façon, que le choix de la fatalité n'est pas une réponse inexorable. Un devenir peut s'écrire autrement à condition de prendre le risque de quitter le confort de ce qui fait sans cesse retour.

 

Quinze ans après leur libération d'internement du camp d'Auschwitz, Hélène, Lili et Rose, se retrouvent pour la première fois après la guerre, à Berck-plage. Rose, qui a perdu son bébé, gazé à son arrivée à Auschwitz, fait dépendre son sort et ses turpitudes actuelles de « son » drame. Or, sa position dans l'existence ne dépend pas de l'Autre mais bien d'elle et de la façon dont elle parviendra à se détacher d'une souffrance jalousement gardée et tue pour renouer avec la vie. Hélène, elle, a fait le choix du sacrifice en renonçant à la sexualité dont elle se prive par le choix d'un mari impuissant, lui même rescapé des camps. Elle saura néanmoins quitter le costume d'éternelle sacrifiée que la déportation l'avait poussée à revêtir. Au delà de cette identification, elle réussira avec l'aide de ses amies, à assumer la responsabilité de sa position et donc à envisager qu'une autre forme de traitement de l'indicible lui était ouverte. Lili, quant à elle, est une femme libre, en avance sur son temps. Elle nous apprendra pourtant, discrètement, que l'on ne peut s'affranchir totalement du sens et de l'imaginaire face au surgissement de ce qui fait mauvaise rencontre comme reste de l'horreur et de l’innommable

 

Le film souligne une alternative à la répétition mortifère et à la culpabilité dans laquelle la position de victime fixe bien souvent ceux qui croient s'y reconnaître.

Face à une abomination commune, aucune réponse collective ne peut suffire à dire la complexité dans laquelle chaque sujet, au cas par cas, s'y trouve pris.

Le traumatisme fondamental est avant tout celui « de la contingence de la rencontre entre le signifiant et la jouissance »1. C'est cette rencontre entre le corps et le langage qui commandera le rapport au monde du sujet et la façon dont le trauma raisonnera en lui.

 

En ne cédant pas du côté de la réparation, du dédommagement, du préjudice ou de la remédiation promise par le statut de victime, la psychanalyse, qui envisage le sujet comme responsable des symptômes qu'il produit, ouvre des perspectives élargies sur tous les bricolages singuliers possibles.

Pour la commission cinéma et psychanalyse

Josselin Schaeffer

1Miller J.A., « L'orientation lacanienne. L'être et l'Un », leçon du 23 mars 2011, cité par Mercedes de Francisco in « Un réel pour le XXIème siècle » édité par l' Association mondiale de psychanalyse et l'Ecole de la Cause Freudienne.