Vous êtes ici : Accueil Séminaires L'atelier
Atelier2016 17 Applati

Atelier de lecture 2017

Corps politique, Corps individuel, Corps parlant

Comment s'écrit la jouissance ?

 

1 - Introduction de l'Atelier de lecure 2017 par Bernard Lecoeur. (Notes de Jean-François Reix)

2 - Habeas Corpus par Patricia Wartelle

3 - Le concept de Parlêtre repose sur l'équivalence originaire inconscient-pulsion par Laurence Fournier

4 - Du sens au hors-sens par Jean-François Reix

 

 

 

 

 

Introduction de l'Atelier de lecure 2017 par Bernard Lecoeur.

(Notes de Jean-François Reix)

Cette année encore L'ATELIER de l'ACF-CAPA met au travail l'étude des textes fondamentaux de la psychanalyse à travers les thématiques actuelles.

Au cours de notre séance introductive, B. Lecoeur a dégagé de nombreuses pistes de travail à partir de l'intervention de clôture de J.-A. Miller lors du Xe congrès de l'AMP : Habeas corpus (La Cause du désir, 94, p. 165-170.) et du dernier livre d'Eric Laurent L'envers de la biopolitique. De nombreuses autres références sont venues se greffer à ces deux piliers. Nous invitons les membres qui souhaitent intervenir, ou simplement participer à se manifester. 

4 séances sont donc prévues, les vendredis.

- Le 13 janvier, Pierre-Yves Gosset et Patricia Wartelle (Discutants : Jean-François Reix et Catherine Stef)

A Rio, J.-A. Miller faisait remarquer que si le réel comme mystère du corps parlant,avait été mis au travail, le réel comme mystère de l'inconscient en revanche, était resté sous silence. Il propose donc de restituer le corps parlant dans son rapport à l'inconscient. Comment faire ? Tout d'abord en distinguant le sujet de l'inconscient (notion qui relève du logique pur et qui ne nécessite pas de corps) du parlêtre. Ainsi ce corps - de LOM donc et non du sujet - parlant, traversé par la parole, n'est pas un corps qui parle. C'est LOM qui parle et qui parle avec son corps. D'où ce premier axe de travail : Comment concevoir le avec qui ouvre à l'instrumentation ? "Parler avec", "Faire avec" les services qu'offre le corps est une formule due à Spinoza que J.A. Miller a reprise. Ref : Cf J.-A. Miller 2004, Pièces détachées, La cause freudienne, 61, p. 132-133. 

Pierre-Yves Gosset travaillera autour de cet axe

Ce qui précède ouvre au titre du texte de J.A. Miller, Habeas corpus. Qu'est-ce l'Habeas corpus (réf unique chez Lacan dans Joyce le symptôme, Autres Écrits, p.568.)  "Il [Joyce] a raison, l'histoire n'étant rien de plus qu'une fuite, dont ne se racontent que des exodes. Par son exil, il sanctionne le sérieux de son jugement. Ne participent à l'histoire que les déportés : puisque l'homme a un corps, c'est par le corps qu'on l'a. Envers de l’habeas corpus. Relisez l'histoire : c'est tout ce qui s'y lit de vrai. Ceux qui croient faire cause dans son remue-ménage sont eux aussi des déplacés sans doute d'un exil qu'ils ont délibéré, mais de s'en faire escabeau les aveugle."

Patricia Wartelle travaillera à partir de cet axe : L'histoire n'est rien d'autre qu'une fuite à partir de laquelle Lacan distingue les déplacés des déportés.  

Le 3 mars, Laurence Fournier et Jean-François Reix

Laurence Fournier se propose de revenir sur le texte de J.A. Miller, et sur la partie titrée Inconscient et pulsion : "La parole passe par le corps et en retour elle affecte le corps." Cela renvoie au trauma, comme "affect somatique de la langue, de lalangue" et oblige à repenser le trauma en le diversifiant et en s'armant du trajet de la pulsion. Par conséquent J.A. Miller propose de faire valoir pour Lacan une équivalence originaire entre inconscient et pulsion dans son dernier enseignement, qui se distingue radicalement de la dimension freudienne de la pulsion.   

Le traumatisme langagier sur le corps produit des effets de la parole qui se mesurent, dans le Tout Dernier Enseignement de Lacan, à partir des échos et des résonances. On n’est plus dans la sémantique avec ses effets de signifiés : la signification. Du côté des échos, nous avons les phénomènes des échos de la pensée, les paroles imposées. Le Séminaire XXIII, Le sinthome,  (p. 91, Joyce et les paroles imposées) où Lacan insiste sur les phénomènes d'échos et des paroles imposées. Dans ce même Séminaire, p. 96 et 97, Lacan parle de Joyce et de son rapport à la parole en tant qu'il lui est imposé : " Cette parole qui vient à être écrite, il faut la briser, la démantibuler au point qu'elle finit par se dissoudre, [pour faire disparaitre] l'identité phonatoire." La résonance peut se reprendre à partir de l'échange de Lacan avec F. Cheng, (Ornicar 17/18, p.15).  Ces deux dimensions, d'écho et de résonance, ouvre à l'essence du hors-sens. E. Laurent pose, à la page 73 de son livre, que pour Lacan le hors sens n'est pas à concevoir comme ce qui est exclu du sens mais de ce qui relève d'une logique, celle qui relève d'une effraction de la langue sur le corps. Jean-François Reix essaiera de préciser les dimensions du hors-sens, en particulier à partir des témoignages des AE. 

Le 7 avril, Anne Fresne et François Fontaine

Eric Laurent évoque le corps comme une machine plurielle, toujours divisible : biologique, génétique, épigénétique, etc., mais unifiée par son image dans une néo-identification : l'être parlant, c'est son organisme. C'est pourquoi Anne Fresne nous proposera de rendre compte de sa lecture du livre de F. Ansermet, Autisme, à chacun son génome, (Navarin, Le champ Freudien, 2012) où la question de l'épigénétique est discutée, permettant de réintroduire du sujet, là où on avait tenté de le faire disparaître dans les arcades de la réduction biologique, en l’occurrence génétique, ou encore dans l'imagerie cérébrale. Eric Laurent propose donc de dessiner l'envers de cette biopolitique (Terme de Foucault).  

François Fontaine a évoqué une piste de travail qui irait du traumatisme à l'imaginaire d'un corps pour glisser jusqu'au corps politique. 

Le 12 mai, Marie-Rose Alenda-Leclère et Catherine Stef. 

habeas corpus ad subjiciendum, indique, initialement dans le droit anglais (1679) "Tu dois te présenter devant la cour en chair et en os." On saisit l'avoir associé au corps qui doit être présent pour le jugement (A cela s'oppose la condamnation par contumace, donc sans corps.) Quel est le statut de l'avoir aujourd'hui ? La référence de Giorgio Agamben, Homo Sacer, IV, 2, L'Usage des corps, traduit par Joël Gayraud, Paris, Éditions du Seuil, coll. « L'ordre philosophique », 2015, est à mettre à l'étude. Marie-Rose Alenda-Leclère se propose de discuter cette usage du corps déplié par Giorgio Agamben pour qui ce statut "d'avoir un corps" décline au profit d'un "être un corps".  Nous retrouvons là, quelques dizaines d'années plus tard, une thématique propre à Lacan. 

Catherine Stef nous présentera un travail à partir d'une conférence sur la "temporalité judaïque".  

S'ouvre ainsi, comme lors de chaque séance de L'ATELIER, une mise au travail des plus réjouissantes nous confirmant, encore une fois, la pertinence de la psychanalyse lacanienne à éclairer notre monde contemporain. 
Jean-François Reix, Pour la délégation régionale de l'ACF-CAPA.

 

 

Habeas corpus.

Patricia Wartelle

 

Je propose de présenter un développement du titre du texte conclusif de J.-A. Miller au Congrès de lAMP, Le corps parlant : Habeas corpus1, locution latine qui renvoie à deux occurrences lacaniennes :

- Pour la 1ère, on la trouve dans le texte Joyce Le symptôme, ouverture du Symposium sur James Joyce de J. Lacan, du 16/06/75, publié dans les Autres Ecrits. p.568

-La seconde occurence se trouve dans le Séminaire XVI, Dun Autre à l’autre, p.371.

Avant den arriver à ces deux occurences, quest-ce que lHabeas corpus ?

1) Habeas corpus : est un Act, une loi votée par le Parlement anglais en 1679 sous le roi Charles II dAngleterre, qui stipule que toute personne arrêtée par un puissant doit être présentée dans les trois jours devant un juge, qui peut décider de sa libération. Elle vise à garantir la liberté individuelle et interdit lincarcération sans justification. Cette loi trouve un précurseur dans la Rome antique avec la provocatio2 et son principe moderne naît dans le Moyen Âge en Angleterre mais cest linverse qui se produit dans les faits, elle apparait comme un contrôle royal sur les barons. Elle reste au XXIe  siècle présente dans la plupart des pays qui appliquent la common law. Aux États-Unis, elle a valeur constitutionnelle, ne pouvant être suspendue quen temps de guerre. En revanche, au Royaume-Uni, elle est restée strictement anglaise, ne sappliquant ni en Écosse, ni en Irlande du Nord.

2) Cependant la traduction et son usage marquent une ambiguïté ironique :

la traduction littérale «  Habeas corpus  » dit «  sois maître de ton corps  » ou plus précisément «  que tu aies le corps  » cependant elle semble induire en erreur, car elle serait l’énoncé d’un droit fondamental à disposer de son corps3, compris comme protection contre les arrestations arbitraires. Cette traduction est erronée car il sagit de l’abréviation du latin juridique : habeas corpus ad subjiciendum qui signifie: que tu aies ton corps pour le présenter (devant le juge).

Dans le dictionnaire Origine et histoire des mots dAlain Rey, la locution est traduite ainsi : «  que tu aies le corps pour le soumettre  »; c’est à dire la personne en chair et en os. Une autre traducteur propose de lire ainsi : la locution sadresse au geôlier et non au prisonnier, afin qu'il produise le détenu devant la Cour («  Aie le corps [la personne du prisonnier], [avec toi, en te présentant devant la Cour] afin que son cas soit examiné »). Et pour justifier le subjonctif présent habeas («  que vous ayez  », en traduction vouvoyante), on peut considérer oportet («  il faut  ») comme sous-entendu  : oportet corpus habeas («  il faut que vous ayez le corps  »).

Nous percevons, au fil de ces traductions, une étrangeté dans le rapport au corps, il est comme séparé de l’être, il est demandé d’amener non pas son être mais son corps.

3) Si lhomme refuse cette présentation, il est jugé contumax, c’est-à-dire obstiné, fier. Juger par contumace, cest-à-dire, juger une personne réfractaire, juger laccusé en son absence. Le mot introduit au sens de désobéissance et au sens juridique de non-comparution du prévenu devant le tribunal.

 

Un exemple : Sade a été condamné à mort deux fois par contumace en 1772 et 1794, et exécuté in effigie4 par décapitation, le corps est brûlé puis les cendres dispersées, l’exécution est réalisée avec la forme de ce corps absent.

 

4) Un chercheur5 à l’Independent Institute considère cette loi comme un mythe, qui a depuis toujours servi au pouvoir en place, renforçant le pouvoir des juges, rarement appliquée en tant que garantie individuelle, mais servant à justifier lemprisonnement plutôt que de prévenir une arrestation arbitraire tant en Angleterre quaux Etats-Unis. En France, lhabeas corpus na pas d’équivalent, certains avocats le réclament, cependant un Habeas corpus numérique6, pour prévenir le risque arbitraire dutilisation des données numériques, a vu le jour en 2016. Ça surprend évidemment, si lon adapte la formule, cela donne : « ton corps numérique tappartient. », indiquant une nouvelle modalité de jouissance.

 

5) Les deux occurrences lacaniennes :

Lacan évoque lHabeas corpus dans le Séminaire XVI : « Voilà qui donne assurément la valeur qua en général, dans ce que j'appelais tout à l'heure notre civilisation, la valeur d'un mot d'ordre comme celui dit de l'habeas corpus. Tu as ton corps, celui–là t'appartient, il n'y a que toi qui peux en disposer pour le faire passer à la friture. () Le corps, le corps idéalisé et purifié de la jouissance, réclame du sacrifice de corps.  » Lacan se réfère bien à l’envers ici de ce que la loi semble prévenir : larbitraire et la maîtrise pour en masquer lenvers qui est la jouissance du corps de lAutre, disposer du corps de lAutre ça produit des ravages et des sacrifices. La loi réclame un corps qui obéit. Il sagit de purifier le corps de lAutre de la jouissance. Il donne lexemple des marques de la civilisation libérale au niveau Aztèques (dont parle Lévi-Strauss) : « Chez eux, simplement, c’était plus voyant, on vous sortait le (a) de la poitrine de la victime sur les autels. Au moins cela avait-il là une valeur dont il était concevable qu'elle pût servir à un culte qui fut celui proprement de la jouissance. »7

La lecture lacanienne de cette locution précise donc ici, que lhomme a un corps certes mais en tant qu’idéalisé, purifié de la jouissance, demande sacrifice de corps par lAutre.

L’exécution par contumace, relève de la poursuite quoiquil en soit de la loi par la mise en scène du sacrifice de la forme du corps en son absence. Pour Lacan, il sagit du discours du maître qui est à l’œuvre.

J.-A Miller le développe dans le 5ème paradigme de la jouissance8, en tant que jouissance discursive qui comprend un rapport double : dun côté il y a une mortification de la jouissance située comme effet du signifiant, de lautre il y a un supplément de jouissance. Par la répétition, le signifiant-maître commémore une irruption de jouissance, ce qui amènera Lacan à donner une nouvelle valeur au symptôme.

 

La seconde occurence se trouve dans des derniers textes de Lacan, Joyce le symptôme, ici il attrape la formule par lenvers :

« Joyce se refuse à ce quil se passe quelque chose dans ce que lhistoire des historiens est censée prendre pour objet. Il a raison. Lhistoire n’étant rien de plus quune fuite, dont ne se racontent que des exodes. Par son exil, il sanctionne le sérieux de son jugement. Ne participent à l’histoire que les déportés : puisque lhomme a un corps, cest par le corps quon la. Envers de lhabeas corpus. »9

«  Relisez l'histoire : c'est tout ce qui s'y lit de vrai. Ceux qui croient faire cause dans son remue-ménage sont eux aussi des déplacés sans doute d'un exil qu'ils ont délibéré, mais de s'en faire escabeau les aveugle.  »

Eric Laurent éclaire de façon lumineuse cette occurence dans lEnvers de la Biopolitique10 ainsi : « Lacan reformule le scepticisme de Joyce à l’égard du «  sens de lhistoire  ». Pour lhomme, tout est lié à la fortune et lhistoire nest pas le lieu du sens, elle est le lieu de la fuite du sens : (). La Bible dite hébraïque est bien entendu le 1er livre dhistoire qui le raconte. Au lieu de lhistoire, ce qui saisit le corps par une consistance logique, cest le symptôme, alors que le sens, ça glisse comme leau sur les plumes dun canard, sauf quand le signifiant-maître sattrape. De ce point de point de vue-là, Lacan est comme Walter Benjamin11 qui pensait que lhistoire cest toujours lhistoire des vainqueurs, toujours celle de ceux qui ont foutu les autres en camp, toujours une histoire de déportés. Lopposition du sens et de la logique conduit donc à la substitution du symptôme à l’histoire.  »12

Lacan à la fin de son enseignement réarticule l’endroit et lenvers de la locution latine, à partir de lhistoire et du symptôme. Les déplacés, ce sont les dits « vainqueurs », les maîtres, ceux qui choisissent de sexiler, les hommes politiques par exemple, qui sy croient de « faire cause » et qui en sont aveuglés. Ce sont ceux qui racontent lhistoire, lhistoire des corps déportés : la distinction est radicale, les déportés sont ceux qui perdent la vie dans les camps, dans les migrations, corps sacrifiés cruellement, et qui ne peuvent plus parler.

Pour Joyce lhistoire est un cauchemar, et cest son corps qui glisse comme une pelure, cest par son écriture détachée de lhistoire que Joyce va nouer le corps, le langage et le hors sens (jouissance) par le nom quil se fera à travers les siècles à venir, en tant que symptôme, en tant que nouage de R.S.I.

Si lhomme a un corps, sa seule consistance logique nest pas le sens, le savoir mais le symptôme, «  l’homme a un corps équivaut à parler avec son corps  ».13

Le symptôme est alors considéré comme événement de corps, et cest le langage qui dénature pour chacun le rapport à son corps, ici se trouve le 6ème paradigme de la jouissance, de non-rapport. Il y a la jouissance en tant que « propriété d’un corps vivant. »14, autrement dit, lhomme dispose de son corps comme substance qui se jouit. Ajoutons, quil ny a de psychanalyse qu’à déplacer son corps, damener son corps vivant et qui parle.

 

Annexe à propos de Walter Benjamin :

Walter Benjamin, philosophe, historien de l'art, critique littéraire, critique d'art et traducteur: écrit en 1940, au cœur de la tourmente dont il allait être une victime. En rupture avec les idéologies du progrès, ce penseur nourri à la triple source du romantisme allemand, du messianisme juif et du marxisme, « se donne pour tâche de brosser lhistoire à rebrousse-poil » et de la penser comme « catastrophe ». C’est la seule manière d’être fidèle à l’expérience passée et surtout de ne pas trahir la mémoire des vaincus, de tous les damnés de la terre écrasés par le char des vainqueurs, celui quon appelle civilisation et progrès. « La tradition des opprimés nous enseigne que «  l’état d’exception » est la règle ». « Tous ceux qui à ce jour ont obtenu la victoire, participent à ce cortège triomphal où les maîtres daujourdhui marchent sur les corps de ceux qui aujourdhui gisent à terre. Le butin, selon lusage de toujours, est porté dans le cortège. C’est ce quon appelle les biens culturels. Ceux-ci trouveront dans l’historien matérialiste un spectateur réservé. Car tout ce quil aperçoit en fait de biens culturels révèle une origine à laquelle il ne peut songer sans effroi. De tels biens doivent leur existence non seulement à l’effort des grands génies qui les ont crées, mais aussi au servage anonyme de leurs contemporains. Car il nest pas de témoignage de la culture qui ne soit en même temps témoignage de barbarie. Cette barbarie inhérente aux biens culturels affecte également le processus par lequel ils ont été transmis de main en main. Cest pourquoi l’historien matérialiste s’écarte autant que possible de ce mouvement de transmission. Il se donne pour tâche de brosser lhistoire à rebrousse-poil. Un commentaire donné par un professeur de philosophie, Simone Manon : La boucherie de 1914/18, Auschwitz, la Kolyma, Hiroshima ne sont pas pour rien dans l’épuisement de la croyance au Progrès. Que la civilisation européenne ait pu accoucher de telles barbaries, voilà qui était proprement inimaginable pour les consciences formées à l’école des Lumières.  D’où la tentation  de concevoir de tels événements comme des « états dexception ». Or si lon en croit Walter Benjamin, cest là  une faute majeure. Parce quenfin y a-t-il rien de plus infidèle aux leçons de lhistoire que cet optimisme du Progrès, cette confiance dans le développement technique et économique ou dans les forces politiques se proclamant progressistes  !

 

 

1 Miller, J.-A., Habeas corpus, publié dans la Revue La Cause du désir, N° 94, pp. 165 à 170.

2 provocatio ad populum constitue une restriction du pouvoir de coercition capitale dont disposent les magistrats supérieurs romains, c'est-à-dire le pouvoir de prononcer une sentence capitale à l'encontre d'un citoyen et de la faire appliquer. Seuls certains magistrats romains extraordinaires dits sine provocatione, comme les dictateurs ou les décemvirs à pouvoir consulaire, ne sont pas soumis à provocatio. provocare : appeler ou faire venir.

3 Une Journée d’étude clinique et psychanalytique a eu lieu sous ce titre en 2013 - Des désirs et des droits - Disposer de son corps, à Paris.

4 Littré «  Figure grossière qu'on faisait d'une personne et qu'on attachait à une potence, lorsque cette personne était condamnée à mort par contumace. Exécuter un criminel en effigie, attacher à l'instrument du supplice l'effigie et un écriteau portant la sentence de condamnation.  »

5 Anthony Gregory , The power of Habeas Corpus in America, cf article https://mises.org/library/habeas-corpus-myth

6 https://fr.wikipedia.org/wiki/Habeas_corpus_numérique

7 Séminaire XVI, Dun Autre à l’autre (11/06/69), p.371-372.

8 Miller, J.-A., Les six paradigmes de la jouissance, in  La Cause freudienne  n°43, octobre 1999, p. 7-29.

10 Laurent, E., Lenvers de la Biopolitique, une écriture pour la jouissance, Navarin, Le champ freudien, 2016, p.173.

11 Benjamin Walter, Le concept de lhistoire, 1940 (lire annexe)

12 Laurent E., Lenvers de la Biopolitique, page 173.

13 Ibid, p. 145.

14 Miller, J.-A., Les six paradigmes de la jouissance, in  La Cause freudienne  n°43, octobre 1999, p. 7-29.

 

 

« Le concept de parlêtre repose sur l’équivalence originaire inconscient-pulsion »1

 

Laurence Fournier

____________________

 

L’enseignement de Lacan ne ressemble pas à un long fleuve tranquille, c’est plutôt la surprise, des rebondissements, un work in progress, qui ne nous endort pas, c’est plutôt l’éveil. En effet, de l’inconscient structuré comme un langage à l’équivalence inconscient-pulsion, du dernier Lacan-comme nous l’entendons régulièrement dans notre champ- peut nous désorienter, en perdre la boule, la boussole. J-A. Miller dit à ce propos que le dernier Lacan « renie, renonce, abjure la formule constitutive du lacanisme l’inconscient relève du logique pure »2. Car Lacan « dote d’un corps le sujet de l’inconscient » là s’opère le virage, il ne s’agit plus de sujet de l’inconscient mais de l’homme, l’homme qui a un corps et ce corps est parlant. Ce n’est pas le corps qui parle mais « je parle avec mon corps, et ceci sans le savoir » nous dit Lacan dans le Séminaire Encore p.108. PY Gosset nous a déplié « cet avec » lors de notre 2e soirée et a introduit mon propos de ce soir inconscient et pulsion en tant que le corps parlant parle en terme de pulsion. Dans le Séminaire Le sinthome, Lacan définit les pulsions comme « l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire »3. S’opère ici le tournant où Lacan propose un nouveau nom pour l’inconscient, un néologisme « le parlêtre » (Pour l'inconscient ou pour le sujet ?) , je cite page 56 du Séminaire Le Sinthome « le sujet se supportant du parlêtre, qui est ce que je désigne comme étant l’inconscient ». L’inconscient est alors conceptualisé à partir de la jouissance, « L’inconscient dont il s’agit dès lors n’est pas un inconscient de pure logique mais si l’on peut dire, un inconscient de pure jouissance. […] Il y a une équivalence entre inconscient et pulsion pour autant que ces deux termes ont une commune origine qui est l’effet de la parole dans le corps »4.

 

Je propose de tenter de cerner, de faire le tour, le trajet de la pulsion, de Trieb au parlêtre, de rendre compte de l’éclair de Lacan à la clarté de J-A. Miller au sujet de l’équivalence originaire inconscient-pulsion. Pour être plus clair, comment Lacan opère pour donner l’équivalence inconscient-pulsion, telle est ma boussole pour ce soir. Boussole orientée de la lecture du cours de JA. Milller de 2011 L’Un tout seul, du Silicet Le corps parlant, du Séminaire XX Encore, XXIII, Le Sinthome et de l’ouvrage de Colette Soler Lacan, l’inconscient réinventé.

 

Lecture du cours de Miller L’Un tout seul

 

Le corps pour Lacan, dans un premier temps, nous pouvons le dire ainsi car il va changer de perspective ensuite, c’est le corps du Stade du miroir. C’est un corps qui se voit, à la différence de l’organisme. C’est là, souligne J-A. Miller dans son cours L’Un tout seul du 6/04/2011, que se fait une bascule essentielle quand Lacan est comme forcé de loger la jouissance dans le registre du réel. Le corps, ici se jouit sans médiation, sans la médiation de l’autre. Un corps qui jouit de lui-même. Le corps n’est plus définit à partir de l’image comme le corps du stade du miroir mais comme un corps qui se jouit. Un corps qui jouit de lui-même, renvoie ici à un corps au niveau de l’existence5. La jouissance est donc auto-érotique mais elle inclut toujours une part de l’Autre, mais un Autre qui a changé, « ce n’est plus celui de la vérité, le garant de l’ordre symbolique, l’Autre du savoir, mais un Autre réel, à savoir le corps.6 »

 

A partir d’un corps qui se jouit, Lacan, il me semble, propose « deux substances » » l’une référée au corps, la substance jouissante et la substance signifiante (est-ce un mot de Lacan ?), parce qu’il y a le langage, en tant que le corps arrive au monde avec le langage. Donc deux substances : signifiante et jouissante, qui dirons-nous sont disjointes. Lacan amène alors une contradiction avec une satisfaction se supportant du langage : la jouissance du blablabla.

 A partir du moment où la jouissance bascule dans le registre du réel, c’est-à-dire à partir du moment où on n’arrive plus à l’appareiller dans le registre imaginaire (stade du miroir), l’ontologie est rejetée dans l’imaginaire7 c’est-à-dire tout ce qui est de l’ordre de l’être. Ceci revient à faire passer l’inconscient défini comme sujet supposé savoir au registre de l’imaginaire (du dernier enseignement… pas du stade du miroir), du mirage (d’un délire à deux).

 C’est alors que Lacan tente de faire passer l’inconscient au niveau du réel, de le faire passer au niveau du réel avec le symptôme, c’est tout l’enjeu du séminaire Le Sinthome.

 Le symptôme est déchiffrable, ça parle, ça peut parler, tel est le premier registre du symptôme. L’autre registre est qu’il se répète et ce qui se répète c’est l’Un de jouissance. Un de jouissance qui ne se déchiffre pas car c’est une écriture sauvage de la jouissance. Tout l’effort de Lacan est de mettre l’inconscient au niveau du symptôme, de faire passer l’inconscient de l’être au réel, jusqu’à dire « l’inconscient soit réel »8. L’inconscient est réel, changement de registre.

 Comment saisir le virage de Lacan ? (c'est un virage lent...) JA. Miller est ma boussole, il me semble que c’est à partir de la formule Y’a d’l’un que l’on peut saisir le tournant. Le Un tout seul d’un signifiant venant percuter le corps, s’en suit une marque sur le corps en tant qu’évènement de jouissance. L’un tout seul qui parle seul. Le corps apparaît alors comme l’Autre du signifiant9, en tant que marqué, en tant que le signifiant y fait évènement. Évènement de corps qui est évènement de jouissance, apparait « comme véritable cause de la réalité psychique »10 JA. Miller emploie le terme de cause de la réalité psychique en référence à Descartes où il s’agit de penser ensemble l’être et l’existence comme équivalents au regard de la causalité.

 Alors à partir d’un corps qui se jouit, la définition lacanienne de la pulsion est de dire que celle-ci est auto-érotique. Si objet de la pulsion il y a, il est à restituer à partir de l’auto-érotisme de la pulsion. JA. Miller de souligner que déjà dans le S.XI Lacan avait tiré de Freud que la pulsion orale, c’est la bouche qui s’embrasse elle-même et en avait fait un schéma de la pulsion faisant un aller-retour (pas un aller retour..). L’objet de la pulsion prend ici une autre valeur, en tant qu’il n’est que le moyen de retour de la pulsion sur elle-même. L’objet de la pulsion est le taxi qui permet le retour de la pulsion sur elle-même (sur le corps, l'orifice du corps qui est mis en jeu comme origine de la source). Moyen de retour qui est une place vide qui peut être occupée par des objets divers. L’objet est le piquet qui marque le moment où la pulsion fait retour11.

 Donc, à partir de « l’inconscient est réel » nous n’avons plus à faire avec l’inconscient freudien, car cette nouvelle formule inclut l’inconscient et le ça. « L’inconscient est réel » renvoie à un nouveau concept de l’inconscient qui inclut le ça (la pulsion). Lacan se sert alors du terme d’inconscient pour unifier l’inconscient et le ça, et s’en suit le terme de jouis-sens., Lacan propose désormais le terme de parlêtre. Parlêtre et jouis sens, en tant que il n’y a pas de sens qui aille sans jouissance et donc il n’y a pas de signifiant, il n’y a pas de désir qui ne soit connecté à la pulsion.12 J-A Miller, avec son soucis de clarté, ramasse la notion de parlêtre ainsi : le parlêtre c’est celui qui de parler, en quelque sorte superpose un être au corps qu’il a, il superpose un être à l’avoir et son avoir essentiel c’est le corps.13

 Le parlêtre c’est « l’être charnel […] ravagé par le verbe »14. C’est en tant que le corps de l’humain, corps marqué par la prématuration, est précédé par un bouillon de matière sonore, des dires qui vont faire trace sur le corps, faire traumatisme. Un trait de jouissance dans le corps s’isole d’un dire, évènement de jouissance. On ne peut saisir le terme de parlêtre qu’en passant par lalangue, terme également inventé par Lacan, pour rendre compte de « la manière dont la chair est tatouée par le verbe bien avant qu’il ne se structure grammaticalement en langage »15. Marisa Chamizo, dans son texte intitulé Pulsion in Silicet Le corps parlant, écrit « lalangue n’est autre que le signifiant en tant qu’il comporte et produit de la jouissance »16. Lalangue, ce n’est pas du symbolique, c’est du réel. « Du réel parce qu’elle est faite de uns, hors chaîne et donc hors-sens (le signifiant devient réel quand il est hors chaîne). […] D’un côté, lalangue opère sur le réel dont le corps se jouit […] d’un autre côté, recueillant les signes laissés par les expériences de jouissance, elle devient elle-même objet de jouissance. »17

 Trajet de la pulsion, trajet de Lacan et inconscient réel

 Tout un pan de l’enseignement de Lacan s’appuie sur la structure de langage, sa logique et sa topologie, puis il y a un franchissement avec lalangue écrit en un seul mot « pour désigner ce qui est notre affaire à chacun, lalangue dite maternelle »18. Lalangue nous affecte d’abord tant « qu’elle comporte comme effets qui sont affects »19 écrit Lacan dans le SXX et de poursuivre que l’inconscient se supportant du déchiffrage est structuré comme un langage (lalangue : en trois points : un énoncé pris dans le désir des parents, donc de l'Autre, 2 – est une jaculation…3, le corps est pris dans l'affaire). Un inconscient qui est une « élucubration de savoir »20 en tant qu’il est limité et hypothétique au regard du savoir déposé dans lalangue, je cite : « Mais l’inconscient est un savoir, un savoir-faire avec lalangue. Et ce qu’on sait faire avec lalangue dépasse de beaucoup ce dont on peut rendre compte au titre du langage. »21 Lalangue est le lieu d’où les signifiants différentiels peuvent passer au langage, mais il faut pour cela que le signifiant Un, pas quelconque, s’extraie et se différencie des uns et des autres de lalangue. La langue antérieure à la langue articulée, tissée de mots entendus bien avant que le sujet en ait le sens, a un point d’impact sur le corps, cause de jouissance.

 

En guise de conclusion, à partir de l’élaboration de lalangue dans le SXX, on peut dégager, en tout cas c’est comme cela que je le saisis, qu’il y a l’inconscient élucubration, c’est-à-dire déduit du déchiffrage, qui permet à chaque sujet d’en savoir un bout sur les lettres de son symptôme, et l’inconscient-lalangue (c’est une «écriture de C. Soler) qui n’est pas symbolique mais réel. « Réel, mystère du corps parlant, mystère de l’inconscient »22. A partir de lalangue, et de son impact sur le corps laissant une trace sur le corps : évènement de corps donc évènement de jouissance. C’est à partir de cet évènement de jouissance que Lacan me semble-t-il reconsidère l’inconscient pour y inclure le hors-sens spécifique de la jouissance du corps. En effet, le symbolique du dernier Lacan ne s’attrape pas à partir de la chaine signifiante S1-S2 et de la restitution en S2 du sens arraché en S1. Le langage s’attrape au niveau du Un, du trait unaire qui mord sur le corps vivant. Le Y’ad’l’Un de lalangue est disjoint du sens et rencontrant le corps, y laisse des effets de jouissance. La clinique change alors, elle vise le hors-sens, le niveau des incidences de lalangue sur le corps.23

 

1 Miller. JA., Habeas corpus, LCD N°94, p.168.

 2 Lacan. J., 4e de couverture des Ecrits de Lacan.

 3 Lacan. J., SXXIII, Le sinthome, p. 17.

 4 Miller. JA., p.168.

 5 Miller. JA., cours du 23/03/2011

 6 Hellebois. P., Jouir à deux, L’a-graphe, L’inconscient et le corps, Section clinique de Rennes, 2012-2013, p. 51.

 7 Miller. JA., cours du 06/04/2011. P. 8.

 8 Lacan. J., Autres écrits, Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI, p. 571.

 9 Miller. JA., cours 11/05/2011

 10 Ibid. p. 8.

 11 Ibid. cours du 25/05/2011, p. 6.

 12 Ibid. cours du 25/05/2011, p. 10.

 13 Ibid. 11

 14 Vinciguerra. RP., Parlêtre, Silicet Le corps parlant, p. 228.

 15 Ramirez. C., Lalangue, Silicet Le corps parlant, p. 191.

 16 Chamizo. M., Pulsion, Silicet le corps parlant, p. 261.

 17 Soler. C., Lacan, l’inconscient réinventé, Paris, PUF, 2012, p. 37.

 18 Lacan. J., SXX, Encore, p. 126.

 19 Ibid. p. 127.

 20 Lacan. J., SXX, p. 127.

 21 Ibid. p. 127.

 22 Ibid. p. 118.

 23 Pernot. P., Les impensables du corps. L’avoir, le panser, l’être, L’a-graphe, p. 26.

 
 

Du sens au hors-sens

 

Jean-François Reix

 

 Quand J.A. Miller commente le titre de son cours de 2004-2005, Pièces détachées, « C'est un titre qui ne préjuge en rien, dit-il, et qui me soulage d'avoir à veiller à la cohérence. » Si nous le prenons de façon un peut trop radical, on pourra aller jusqu'à croire que JAM vise l'incohérence ! Là où il pourrait s'agir simplement de ne pas être fixer à la cohérence, ce que j'entends comme la cohérence du sens, l'accord, la démonstration, la dimension de la raison de la psychanalyse et d'un discours en général… ce que nous essayons tous de faire, produire des énoncés cohérents qui ont valeurs démonstratives. Donc au-delà de la cohérence du sens, le non-sens, mais pas sans le sens. L'un, nous allons le voir doit succéder à l'autre.

 Sur quoi se fonde la psychanalyse ?

 1 - La psychanalyse est l’interprétation qui délivre le sens du symptôme. S'agit de livrer ce sens ? Ou plus justement de l'en délivrer, de l'en libérer ? On sait la pente des post freudien, qui ont d'une certaine façon suivie Freud dans cette livraison du sens du symptôme. Dans le cadre de l'invention de la psychanalyse, on peut concevoir que cela marchait. Maintenant qu'elle est partout, et pour tous, toutes sont à notre portée, cela ne marche plus. On a aussi dans ce fil, les recommandations des analystes de l'IPA. Ne rien lire, de Freud. Sous l'angle, laissez moi les interprétations classiques pour vous les livrer au bon moment.

 2 – Le symptôme est équivoque. Il a sa pente de sens et de jouissance. Il y a la souffrance du symptôme mais aussi la satisfaction qui s'attache à ce symptôme soit un attachement du sujet à la satisfaction de cette souffrance. On reconnaît bien là la pente subversive de la psychanalyse qui donc met au jour cette face de l'insatisfaction lié à la satisfaction.

 3 – Si le symptôme est équivoque, nous savons en revanche que son sens ne l'est pas. Il y a un « cela veut dire quelque chose. » En disant sa plainte le sujet veut dire plus. C'est ce sens qui est recherché.

 Ce sens est-il univoque ? Il a ses racines dans toutes le trauma, le désir et le fantasme qui le soutient. Quoi qu'il en soit, ce sens est en lien étroit avec le signifiant. C'est ce que nous regardons maintenant.

 La pertinence du sens …

 Cela a été tout le travail de Lacan durant des années et en particulier à partir de 1953 et le début de son enseignement. Comment peut-on voir se retour à partir de la question que je souhaitais travailler ce soir sur la dimension du hors-sens en contre-point du sens, dans l'interprétation.

 Il y a une homothétie entre inconscient et interprétation. La nature de l'interprétation dépend de la conception de l'inconscient que nous nous faisons.

 Si on suit Lacan, on peut reprendre rapidement cela à partir d'une première lecture historique des catégories lacaniennes.

 Le point de départ est de faire valoir la découverte freudienne sous un angle que les post-freudiens avaient en grand partie occultés. L'interprétation y était standard car l'inconscient était lui aussi standard : le même pour tous et de tout temps. Du coup, les interprétation du symptômes doivent se retrouver, … ce qui veut dire que l'analysant peut les connaître à l'avance… d'où cette interdiction de lire les textes freudiens avant ou pendant la cure, pour ne pas perdre cet effet interprétatif. On a donc là un sens qui est délivré par l'analyste qui vaut pour tous.

Évidemment avec Lacan on a pas la même approche. L'interprétation, qui vise à fournir du sens, est fondée sur le signifiant. C'est le point de départ de Lacan en 1953, refonder l'interprétation sur une lecture linguistique des formations de l'inconscient : métaphore et métonymie.

L'Autre détermine le sujet, de l'extérieur – c'est environnement du sujet : papa, maman, … et lui délivre un sens sous la forme du retour de son message sous une forme inversée.

Les formations de l'ics sont construites dans cet Autre alors sans faille, sans manque (on a là la conception scientifique de la psychanalyse (Cybernétique…)

Retrouver les blancs de mon histoire

L'interprétation est alors tout ce qui permet au sujet d'accéder à ce lieu qui le détermine : cette chaîne signifiante. Le moi fait obstacle à l'accès à cette chaîne et recouvre sans cesses celle-ci.

Il y a une vérité symbolique du symptôme, une cause qui s'origine dans cette chaîne signifiante.

A ce moment, Lacan rapporte dans Fonction et champ…

« L'inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge : c'est le chapitre censuré. Mais la vérité peut être retrouvée ; le plus souvent déjà elle est écrite ailleurs. A savoir :

- dans les monuments : et ceci est mon corps, c'est-à-dire le noyau hystérique de la névrose où le symptôme hystérique montre la structure d'un langage et se déchiffre comme une inscription qui, une fois recueillie, peut sans perte grave être détruite ;

- dans les documents d'archives aussi : et ce sont les souvenirs de mon enfance, impénétrables aussi bien qu'eux, quand je n'en connais pas la provenance ;

- dans l'évolution sémantique : et ceci répond au stock et aux acceptions du vocabulaire qui m'est particulier, comme au style de ma vie et à mon caractère ;

- dans les traditions aussi, voire dans les légendes qui sous une forme héroïsée véhiculent mon histoire ;

- dans les traces, enfin, qu'en conservent inévitablement les distorsions, nécessitées par le raccord du chapitre adultéré, dans les chapitres qui l'encadrent, et dont mon exégèse rétablira le sens. »1

Le sens donc là dans ce chapitre censuré. La vérité n'est pas la réalité… mais la fiction qui permet de mettre en boite les coordonnées subjectives du sujet. L'analyse est alors co-auteur de cette vérité.

Extraire les signifiants maîtres

Dans ce prolongement, quand Lacan traité de la relation intersubjective – à partir de Hegel : un sujet, analyste, fait naître un autre sujet, l'analysant, – la dialectique change de registre. Il faut faire naître un sujet de la parole pleine : image des signifiants majeurs qui déterminent la vie du sujet. L'interprétation vise toujours le sens, univoque… parmi les équivoques toujours possible, autour de la parole pleine et de la parole vide.

La parole vide doit inciter l'analyste à être silencieux, là où, il doit se manifester lors des manifestations des signifiants majeurs, (parole pleine). D'où la positon de faire le mort, comme au bridge. Ce silence vient s'opposer à la suggestion et donc joue le jeu de la place d'un sujet supposé savoir : ne pas incarner une quelconque position de savoir sur le sujet. Cette parole pleine à alors valeur de vérité, donc de sens : un S1 est validé. L'Autre est alors à une autre place.

(D'un côté les S2 du sujet .. de l'autre, les S1)

Comme tout cela se joue à partir du schéma L, la dimension symbolique joue conte l'imaginaire.

Le sujet, et son désir.

A ce moment là, le symptôme est une métaphore qui piège le désir inconscient, dont la vérité reste méconnue. Le symptôme est un masque. Il faut donc tout l’appareillage de Jacobson et d'autres linguistes pour démontrer, le fantasme, une phrase pourrait-on dire, qui soutient le désir, et produit la métaphore du symptôme. Le désir serait ainsi libérer, tel le furet… et le sujet court après, métonymiquement.

 Lacan commence à s'attaquer à l'enveloppe formelle du symptôme, enveloppe qui vient recouvrir ce noyau inéliminable, irréductible au traitement via le signifiant. Que devient le sens… pour un part partit avec l'enveloppe formelle. Deux choses sont alors à remanier : et la conception du symptôme, il faut inclure la part de jouissance, la conception de l’inconscient qui va avec et donc de l'interprétation . Comment faire sauter la digue, le barrage ?

 Le premier temps est de viser, dans l’interprétation au-dela du sens, de l'évidence. Donc de mettre en avant cet au-delà. On est alors sur le pente de l'allusion… Le sujet soit s'y reconnaître dans l'horizon déshabillé de l'être2 ». L'horizon, c'est l'objet a, résultat logique d'une cure où les signifiant ont été travaillé logiquement. Il est hors mots, mais s'en déduit à partir d'eux.

 Le sens au-delà des mots.

 Cette recherche va alors se faire de nouveau sur un autre mode. Si l'inconscient se manifeste dans la cure sous les formes que restent les formations de l'ics, ils ne peuvent plus être attrapés sous les versant précédents. Allez au-delà, c'est trouver d'autre moyens de travailler cette chaîne signifiant qu'est ici l’association libre, pour faire valoir un au-delà, vers l'objet a, avec des ponctuations : un capitonnage signifiant -signifié qui me en déroute un sens premier pour en valoir un ou des autres. La coupure, qui elle ne fait appel à aucun autre signification immédiate… le sujet va le recouvrir dans l'escalier. L'allusion… c'est de la fausse suggestion… La citation : qu'il serait beau… et enfin l'équivoque, qui au fond englobe tous les autres. L'équivoque c'est l'énigme à déchiffrer. Et donc fait tourner la machine à produire du sens. C'est la pluralité des sens qui apparaît pour faire apparaître le hors-sens.

 Le hors-sens succède au sens à partir des trois modalité possibles de l'équivoque

 On a pu caricaturer cette recherche du hors sens. Mais elle vise à faire surgir l'objet a en jeu dans la jouissance du ce reste symptomatique, de faire apparaître l'objet cause du désir. On est dans le SX, l'Angoisse.

 À ce stade, la vérité, c’est l’absence de vérité « une », et Lacan évoque plutôt la « varité » du symptôme.

 Dans le texte des Autres écrits, « L’étourdit », Lacan explicite les trois modalités possibles de l’équivoque (pp. 491 et suivantes). Elle peut être homophonique, grammaticale, ou logique. Dans tous les cas, comme le dit Lacan plus tard, l'interprétation est bonne/corrcte quand elle fait des vagues et ses effets sont incalculables.

 On pourrait prendre les témoignages de passe de Sonia Chiraco. CF p. 11 LCF, n°76. Lire Piéger le regard de l'Autre.

 1 – un énoncé qu'elle fait sien : « On t'a désiré quand on a su que tu allais mourir. »

 2 – Des identifications : à l’enfant fragile/l’enfant qui va mourir (maladie grave)

 3 – mais aussi (du coté de la mère) à la premier femme du grand père maternel : famille de dépressifs / deuil non fait ; identification au dépressif

 4 – Cela ne suffit pas … et suite à la tentative de suicide de la mère, elle fugue. Disparaître, pour être désirée ? Pas vraiment : « on aurait préféré que tu sois morte ». On a la le texte complet pour nourrir le fantasme.

 5 – Analyse : chute des identifications : plus dépressif et se retourne vers l'homme de sa vie. Fin de la première tranche.

 6 – Des angoisses diffuses autour de cette énoncé Mourir pour être désiré. Ce son alors des restes.

 7 – Retour chez l'analyste et angoisse dans la salle d'attente, … le regard est en jeu : Son extraction ...l’objet a a jour. p. 11-12. A lire. Quelle interprétation a permis de faire apparaître l'objet a.

 8 – Puis l'au-delà : Hors mots.

 Le désert suite à l’extraction de l'objet.

 L'équivoque grammaticale, pour sur le fait que ce qui est dit… est dit : « Je ne vous le fait pas dire… mais ... » et l'analyse, « c'est celui qui dit qui y est. » Derrière le dit il y a un dire propre au sujet. Un fois ce dire mis au jour, il y a des vagues… un rêve, un déplacement du sujet et peu faire apparaître l'objet cause, l'objet a.

 La forme logique serait une « au revoir » en début de séance. Elle est faite sans être faite et surment payée.

 

Comment le sens se voit remanié dans le TDE de Lacan ?

 Donc, venir à bout du symptôme à partir du sens, est-ce la bonne question ?

 Pour Lacan, le symptôme comme métaphore renvoie à la métaphore paternelle, soit le déchiffrage, et s’il nous livre la fonction du symptôme (protéger de l'angoisse...mise en acte du fantasme… ), finalement ne nous en livre pas le sens. Le « sens » est lié à la jouissance.

 Dans le même mouvement, la durée des analyses augmentent. Il ne serait pas difficile de le montrer. D'où la question de la fin de l'analyse qui peut être renouvelée. Qu'est qu'une analyse finie ? La fin est-elle standard, comme à l'IPA, et se règle, c'est à peine caricatural, en nombre d'années. La fin est-elle, comme cela a été le cas dans la passe, une traversée du fantasme.

 Toutes ces questions sont nouées à l'interprétation qui se met en place dans le cœur de la séance et qui donc vise ce noyau.

 Il faut donc revenir sur la notion de symptôme.

 Le symptôme pour un sujet est ce qui le constitue. L'en débarrasser, évidemment, dans cette perspective n'est pas recommandable.

 Voici c que peut en dire Miller, dans son cours « Partenaire-Symptôme »,

 « L'interprétation, si elle vise à énoncer une vérité, alimente le symptôme. Quand Lacan dit dans les conférences qu'il a fait la même année en Amérique, qui ont été jadis publiées dans Scilicet : L'interprétation ne doit pas être théorique, elle ne doit pas être suggestive, elle ne doit pas être impérative, elle n’est pas faite pour être comprise, elle est faite pour produire des vagues.

 Au fond, il veut dire : elle ne doit pas être alimentaire, elle ne doit pas alimenter le symptôme, elle ne doit pas être l'aliment du mensonge, du mensonge vrai, du mentir vrai du symptôme. »

 Donc l'interprétation est faite pour produire des vagues ! Qu'est-ce à dire ? Faire des vagues, cela peut aller jusqu'au Tsunami. Il faut bousculer le sujet, donc il faut bousculer l'économie de sa jouissance.

 Au fond il faut lire le symptôme sous sa double face justement et irréductiblement lié au signifiant. D'une côté le signifiant qui veut dire, celui de la signification (l'apport structuraliste), d'un autre le signifiant qui veut jouir. Cela oblige a reconsidérer l'interprétation en considérant l’inconscient réel, nous conduit à un décalage dans sa technique.

 Cet inconscient réel est l'inconscient du corps parlant.

 En un mot, temps un : une jouissance énigmatique dans le corps.

 Temps deux, un bout de langue, sans rapport aucun, radicalement séparer de ce réel de cette jouissance première. Ce bout de langue av être à la base de la construction fantasmatique en lien à un objet pulsionnel . Cf Sonia Chiriaco.

 Le résultat, un symptôme, en soi irréductible puisqu'il fait l'être du sujet, mais en partie traitable puisqu'on peut mettre à jour et l'objet et le bout de langue qui vient traduit se troumatisme.

 C'est pourquoi l'interprétation change. Si elle vise l'enveloppe formel initialement, l'équivoque de cette interprétation va au contraire, épuisé ce sens pour faire apparaître ce noyau irréductible.

 Du côté du sujet, il y a toujours un double mouvement. Les événements qui manifeste la pente du ravage : le sans cesse et jamais assez, la voracité du symptôme, qui n'est jamais que celle la de jouissance qui en demande toujours plus. Ce qui peut donc, pour un sujet décidé, le précipiter en analyse et il y a la face créatrice, qui sont au fond, les modalités de créations, d’invention du sujet pour traiter avec dignité, e bout de réel. Lacan parlera de rebroussement et d’escabeau.

 C’est très différent avec le tout dernier enseignement de Lacan centré sur le nœud qui suppose un inconscient d’une autre nature : l’inconscient réel. C’est le versant non symbolique de l’affaire. Il s’agit de traiter une jouissance irréductible au signifiant et à l’objet a. C’est ce qui reste comme stigmate quand l’inconscient transférentiel a été analysé jusqu’à épuisement. Comment l’analyste peut-il répondre à l’inconscient réel ? Dans ce cas, l’interprétation est moins nécessaire ou, du moins, est-elle « changée », comme le souligne Jacques-Alain Miller dans un autre cours, celui du

 10 décembre 2008 : « La pratique analytique change alors d’accent », dit-il. Quel est ce changement ? L’interprétation, ajoute Miller, « vise à défaire l’articulation destinale pour viser le hors-sens, ce qui veut dire, ajoute-t-il, que l’interprétation est une opération de désarticulation ».

 Le problème demeure, comment atteindre, toucher, cerner ce noyau.

 Ce traumatisme langagier sur le corps produits des effets de la parole qui se mesurent, dans le TDE de Lacan, à partir des échos et des résonances comme moyen de dépasser l'équivoque..

  En prenant en considération la catégorie de jouissance, l’introduction de la lalangue, en ne disjoignant plus le signifiant et la jouissance mais au contraire en affirmant que le signifiant est cause de jouissance, Lacan attendra de l’interprétation de « produire des vagues » (« Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines »), c’est-à-dire un effet de résonance aussi ample que possible des traces sonores qui constituent l’inconscient dans sa singularité, effet lié à sa sonorité et à sa brièveté.

Lalangue est dans la langue d’un sujet L’ensemble des équivoques sonores qui comptent pour un sujet, est la marque de sa Lalangue, de ce bout de langue posé sur le corps. L’interprétation s’appuiera sur ces équivoques. Lacan pourra dire : « l’intégrale des équivoques que son histoire lui a laissé persister » (J. Lacan, Le séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 117.), ou « ce qui caractérise lalangue parmi toutes, ce sont les équivoques qui y sont possibles », puis « chaque mot y prend selon le contexte une gamme énorme, disparate, de sens, sens dont l’hétéroclite s’atteste souvent au dictionnaire »(J. Lacan, Télévision, Paris, Seuil, 1974, p. 21).

 Donc dans le travail d’interprétation, la difficulté reposera sur l’usage qui sera fait du signifiant pour ne pas réintroduire de la jouissance dans le langage. Pour le dégager de l'Autre. Cela veut dire qu'il s’agira de fonder l'interprétation sur un signifiant qui touche au réel, qui donc ne fait pas écho à cette « fixion » qui inclut la jouissance dans le signifiant. On peut donc espérer mettre en évidence ce réel de lalangue à partir des équivoques : lalangue et son réel se font entendre.

  Lacan parlera du côté de l’analyste, de jaculation : La façon de dire les mots, de les prononcer, de les articuler, de les émettre, de leur donner une tonalité, un rythme, Cf (R.S.I., la « jaculation ».)

 « Beaucoup de choses depuis toujours l’ont donné à penser, mais de cet emploi à cette jaculation, on ne faisait pas la distinction. On croyait que c’était les mots qui portent. Alors que si nous nous donnons la peine d’isoler la catégorie du signifiant, nous voyons bien que la jaculation garde un sens, un sens isolable. Est-ce à dire que c’est là, à cela que nous devions nous fier pour que se passe ceci que le dire fasse noeud ? À la distinction de la parole qui très souvent glisse, laisse glisser, et que notre intervention au regard de ce qu’il est demandé à l’analysant de fournir, à savoir comme on dit, tout ce qui lui passe par la tête ce qui n’implique pour autant nullement que ce ne soit là que du blablabla, car justement derrière il y a l’inconscient. Et c’est de ce fait qu’il y ait l’inconscient que déjà dans ce qu’il dit, il y a des choses qui font noeud, qu’il y a déjà du dire, si nous spécifions le dire d’être ce qui fait noeud 8. » (J. Lacan, R.S.I., leçon du 11 février 1975, version de l’ALI, p. 80-81.)

 C’est à cette condition qu’un effet de sens se produira dans le réel. L’interprétation ne doit s’appuyer que sur le matériel sonore du dire de l’analysant. Du coup, Lacan va préciser la fonction du silence…

 « Tant qu’il n’y a pas une petite ouverture qui permette de faire apercevoir à l’analysant ce qui se jouit dans sa parole, on fait mieux de se tenir tranquille. C’est pour ça que la plupart des analystes ont en somme cette belle bonne règle de conduite ; la plupart du temps ils la ferment. Il faudrait que ce soit pour une bonne raison mais en général ils s’en donnent de mauvaises. » (conf Nord américaine)

 1Lacan J., « Fonction et champ du langage et de la parole en psychanalyse », Écrits, Seuil, 1966, p. 259,

 2Lacan J., « La direction de la cure », Ecrits, Seuil, 1966, p. 641.