En~Vies

Editorial

Le titre de ce nouveau Scripta Documents, En  ̴Vies, résonne avec ce qui anime ou consume une existence. Mais c’est avant tout à l’écrit qu’il livrera la clé de son équivoque et l’orientation de ce numéro. Imperceptible à l’oreille, le pluriel s’impose à la lecture. Il déconstruit d’un simple -S le lien qui unissait les deux termes de cette formule figée par l’usage, et la réinterroge. Être en vie : qu’entendre derrière cette énigme si familière avec laquelle l’on s’arrange tant bien que mal ?

Multiplier les vies, c’est ainsi tenter d’approcher quelque chose de ce qui constitue l’« en vie ». Loin d’être un indépassable, ce pluriel introduit au contraire un décalage. On trouvera un échantillon de ces vies multiples sous les sections « Biographies » et « Poésies » : banales ou extravagantes, réelles ou fictives, parfois querelleuses, souvent gênées aux entournures, chacune relève pourtant d’une certaine forme de création. Elles nous rappellent combien cet « en vie » résiste à toute réduction : il n’en existe pas de définition admise, tout comme il n’y a pas une seule façon d’être engagé dans l’existence. « La vie a la valeur qu’on veut bien lui donner » n’est pas une phrase vide, n’en déplaise à Johan, le personnage des Scènes de la vie conjugale que nous citons en exergue. Les auteurs de ce bulletin, venus se prêter au jeu des conférences et des interventions dans les activités de notre ACF, font à l’inverse valoir autant de solutions ou d’impasses, de tentatives d’être en vie, qu’il y a de sujets. Ils nous proposent un aperçu de ces façons singulières dont chacun invente à l’envi pour se soutenir dans l’existence et étayer son manque-à-être.

Ranimer une locution figée, c’est aussi la fonction que nous avons voulu donner au tilde glissé dans l’intervalle. Ligne sinueuse aux usages multiples, moins rigide que le trait d’union, elle en renouvelle la lecture. L’on pourra par exemple se porter du côté de la pulsion pour y retrouver le vaste champ des « envies » comme autant de substituts à la tentative toujours manquée du sujet de rejoindre l’objet cause de son désir. Ou bien considérer que sa présence redonne à chacun des deux termes son autonomie : le « en », jusque-là écrasé par le poids du signifiant qu’il accompagnait, y retrouve alors un peu de substance. Car si sa tâche de préposition est ingrate, son rôle n’en est pas moins majeur. Teintant d’indétermination le substantif qu’il introduit, il délimite au cœur même de la vie cet espace incertain qui fait énigme. Et il se pourrait bien que ce soit lui le signifiant central de ce couple, à matérialiser les contours de cet indicible que Lacan a nommé « le réel de la vie ».

Dans un autre registre, la section « Biologies » propose des contributions qui rendent compte des questions qui animent l’École et l’ACF dans son sillage. C’est sur cette question d’actualité que l’on a fait le choix de clôturer ce volume, en laissant notamment le mot de la fin à Philippe De Georges. Sa conférence, « Se passer de la norme », a ouvert le colloque de l’ACF à Amiens en 2026 : Guérir de la santé mentale. Les discours actuels tendent à neutraliser l’énigme de ce « en » par le catalogue minutieux des mécanismes du vivant, réduisant les phénomènes aussi bien de corps que d’esprit au biologique et réglant au passage notre conduite sur un primum vivere d’un nouvel ordre : le service du bien-vivre.

Or, c’est plutôt du côté d’un réel, celui du corps, que la psychanalyse déplace la question de la vie et oppose sa voix au tout biologique. Non seulement vivants, mais en corps… Ce qui gite au cœur de la vie est un indicible : celui d’un « corps vivant [qui] parle, et [dont] la parole conditionne sa jouissance » [1], c’est ce dont il sera question dans la section « Corps vivants ».

Enfin, pour ouvrir ce bulletin et poser les jalons de cet itinéraire, on trouvera en préambule la conférence d’Angèle Terrier venue à Lille en 2025 nous dessiner le parcours du couple vie/mort dans l’enseignement de Lacan sous le titre avant-coureur du « sentiment de la vie ».
Élisa CUVILLIER

[1] Miller J.-A., « Intuitions milanaises [2] », Mental no 12, 2003, p. 12.

SOMMAIRE
Éditorial, Élisa Cuvillier
Ouverture
« Le sentiment de la vie »
Angèle Terrier
Biographies
Bowie en mille morceaux
Agathe Sultan
Dessiner les contours du réel, un effort partagé
Entretien avec Elsa Agnès, comédienne, auteure & metteuse en scène
Corps vivants
« Grammaire de la pulsion », introduction à une lecture de Lacan
Jessica Tible
Actes et passages à l’acte à l’adolescence
Thierry Vigneron
Poesies
Provocations langagières et émergence de la violence
Philippe Lacadée
Du nouveau dans l’amour – Dire l’amour
Béatrice Brault-Lebrun & Jean-François Lebrun
Biologies
La biologie freudienne au-delà du vivant : relecture
Jean-François Lebrun
La dépression : une affection de notre époque
Nicolás Landriscini
Se passer de la norme ~ colloque 2026
Philippe De Georges
 
Scripta Documents 
Auteur : collectif
Editeur : ACFenCAPA
Thèmes abordés : vie, mort, réel, pulsion, biologie, corps, artistes, adolescents
Date de parution 01/06/2026 
Prix : 12 euros
En~Vies