Ce que parler veut dire

         « Ce que parler veut dire »
 
… « lorsque je cherche à m’exprimer je n’y parviens pas. Les paroles sont toutes faites et s’expriment : elles ne m’expriment point. Là encore j’étouffe.
C’est alors qu’enseigner l’art de résister aux paroles devient utile, l’art de ne dire que ce que l’on veut dire, l’art de les violenter et de les soumettre. Somme toute fonder une rhétorique, ou plutôt apprendre à chacun à fonder sa propre rhétorique, est une œuvre de salut public » 1
  
 Si nous avons choisi cet extrait du poète Francis Ponge pour introduire le thème au travail cette année c’est que Ponge explore ce domaine de la parole où ce n’est pas le sens et la connexion signifiante qui comptent mais, au-delà du sens, la matérialité des mots. Le sens apaise -on dit communément « donner sens » - mais surtout il tamponne et il ne nous mène pas loin.
 Aussi, parce que ce grand poète nous enseigne -voire témoigne- de l’effort nécessaire pour -non pas seulement « quelque chose à exprimer » par la parole, mais plutôt - « en vue de quelque chose à obtenir par la parole » 2.
 Une éthique du bien-dire est à l’œuvre ; la confrontation à l’impossible à dire -sans les masques de l’impuissance- 3 ; l’effort pour dire ce qui nous « touche », c’est-à-dire, faire passer dans le symbolique ce qui nous émeut dans le corps, ce qui a percuté le corps. Ponge fait un usage de la langue qui se détache de la relance du sens en introduisant le vide dans le sens. C’est en cela -entre autres- que ce poète intéresse le psychanalyste. Bien que la poésie et l’analyse sont deux pratiques différentes, elles sont « homologues ». Nous trouvons chez ce poète ceci :  que tout doit être repris à partir de la rencontre éprouvée de ce qui fait trou ;  ce que Lacan écrit avec ce néologisme de « troumatisme ».  
Dans le titre que nous proposons au Cycle cette année - « Ce que parler veut dire »- il sera question d’explorer au plus près de la clinique, le pouvoir des mots. Mais, avec Lacan, nous partons de ceci : ce n’est pas leur capacité de « donner sens » qui mesure l’impact des mots mais leur capacité d’introduire autre chose que le sens ; le mot en tant qu’il peut introduire un trou dans le sens. « La parole est obscurantiste (…). C’est son bienfait le plus évident » 4.
Mais il sera aussi question de penser « ce que parler veut dire » au sein des institutions où nous travaillons, dans un contexte où une politique des choses 5 vient se substituer à une politique des êtres parlants. En effet, des professionnels du champ médico-psycho-social se disent engouffrés dans une machinerie qui exige d’eux la tâche incessante de tout consigner et noter, d’établir et appliquer des procédures et protocoles qui se substituent à la rencontre vivante avec les sujets dont ces professionnels ont la charge. Par un tour de passe-passe qui n’a rien de risible, le pouvoir est donné aux protocoles écrasant la vérité subjective pouvant surgir dans une parole vive. Cela signe la dévalorisation de la fonction de la parole dans notre société moderne. En effet, une croyance en la transparence et en la maîtrise totale s’installe dans différents champs sociaux. Depuis quelques décennies, une tendance se confirme qui va vers le control de l’intime -l’intime entendu ici comme « le plus concret », le plus singulier d’un sujet -de ce fait, le plus opaque car ne vaut qu’au-un-par-un et résiste aux généralisations-. Une kyrielle de « recommandations de bonnes pratiques » et de protocoles fondés sur la promesse d’un savoir absolu sur l’humain se fait jour.  Mais « la clinique finit toujours par objecter aux promesses » 6.
  Nous tenterons tout au long de ce Cycle, d’interroger la clinique, de prendre langue avec des praticiens du champ médico-psycho-social et nous mettre au travail de cerner les différentes manières de s’en tenir à la seule promesse qui vaille : la promesse de l’impossible 7. Car c’est seulement à condition de reconnaitre que l’être parlant a affaire à un trou impossible à combler -et que cette faille  est de structure-  que le sujet pourra trouver la voie de la création : trouver  quelque chose qui vient suppléer et non pas combler ce trou.
La psychanalyse ne fait pas de promesses 8, mais, à défaut de promettre, elle peut permettre à qui en a la détermination de se risquer à l’expérience, de trouver réponse à ce que parler veut dire… Et cela au un-par-un, car l’intime auquel nous faisions allusion plus haut n’est au fond que « le plus concret » que chacun a 9.
Ce « le plus concret » mérite que nous nous y arrêtions un peu : car avec le thème de cette année, nous nous proposons d’aborder la question de ce qu’est l’expérience de la parole concrète ; le concret entendu ici comme ce qui va à l’encontre des généralisations abstraites qui sont toujours deshumanisantes. La référence au concret vient ici comme une alternative politique à ce discours de la norme scientifique valable pour tous, car dans le domaine de la santé, la norme est toujours individuelle . Nous nous intéresserons donc à cerner ce qui suppose de prendre au sérieux l’acte de la parole à partir du « langage concret que parlent les gens » -ce qui revient à fonder une autre rationalité -autre que la scientifique-, celle de l’inconscient car, avec Lacan, l’inconscient n’est pas ce que nous avons de plus intime, de plus enfoui, n’est pas une supposée intériorité d’une vie psychique, mais il s’attrape -l’inconscient- dans la matérialité signifiante, à la surface, au ras des mots.
   Au fond, « ce que parler veut dire » ne désigne pas une quelconque normativité quant à la manière dont il faudrait parler mais ce syntagme recouvre plutôt une expérience.
Tout au long de ces quatre après-midis du Cycle, nous invitons des psychanalystes et des praticiens du champ psycho-médico-social pour mettre à l’épreuve ceci que si chaque sujet parle sa propre langue -d’où découle que le malentendu est toujours au rendez-vous et qu’il n’y a pas d’accord parfait- cela, loin de conduire au renoncement à dire,  peut conduire  à un effort d’équivoque. Pour faire entendre sa douleur singulière d’exister et les modalités toujours singulières selon lesquelles la rencontre manquée avec la jouissance s’est manifestée pour lui 10, chaque sujet a à « tordre le mot » car le mot manque, il n’y a pas le mot juste. Le défi que nous souhaitons relever tout au long de ce Cycle est le suivant : démontrer la nécessité de faire place « au langage concret que parlent les gens » de manière à isoler des significations concrètes qui ne valent que pour le sujet qui parle.
De nos jours une médecine définie comme « fondée sur les preuves, sur les faits », appelée l’évidence- based medecine (EBM)  gagne les lieux de soin (CMP, CMPP, institutions diverses) et laisse les cliniciens désemparés, du moins les cliniciens qui veulent encore rêver 11 . Car dans cette affaire, ce que parler veut dire, ce ne sont pas les preuves ni les faits qui gouvernent mais l’épreuve de chaque être parlant qui par son seul acte de parole pourra trouver chance de rebrousser le chemin de cet impossible qui lui fait destin ver s une destinée à sa mesure.
Nous vous laissons ici avec René   Char : « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver » 12.
Au plaisir de vous retrouver pour partager ces temps de travail et continuer à rêver…
Pour la commission d’organisation
Betina Frattura    
 
1 Francis Ponge, Rhétorique, dans Œuvres Complètes, Tome I, Paris, Bibliothèque La Pléiade, p. 192
2  Francis Ponge, Les Sentiers de la création, dans Œuvres complètes, Bibliothèque de La Pléiade, p. 435
3  Une remarque intéressante de Clotilde Léguil nous vient ici : « avoir la langue coupée, ne pas pouvoir dire comme la rencontre avec un silence au cœur même de la parole ». Cf son ouvrage « Céder n’est pas consentir », PUF/Humensis 2021 ; pp 125 à 136.
 Plus loin, pp 147 et suivantes, Clotilde Léguil cite Aharon Appelfeld dans l’ouvrage « Histoire d’une vie » : « Comment retrouver la parole lorsqu’il y a eu rencontre traumatique, lorsque l’expérience de la langue coupée m’a retiré la possibilité de dire ? Ne faut-il pas revenir à une forme de silence pour faire résonner une parole nouvelle, étrangère au discours de tous, une parole qui serait véritablement propre à la cession subjective que j’ai rencontrée ? ».
La lecture du livre de C. Léguil mérite le détour…
 
4 Jacques Lacan, « Lumière ! », Séminaire Dissolution, 15 avril 1980, dans Aux confins du séminaire, Texte établi par Jacques-Alain Miller, Navarin Editeur, 2021, p. 66.
Trouvable aussi via le lien  https://recherche-lacan.gnipl.fr/2013/08/02/lxxvii-dissolution-1979-1980-15-avril-1980/
5  Jean-Claude Milner dans son livre « La politique des choses » écrit : « Depuis le XIXème siècle au moins, on tombe d’accord : le gouvernement des êtres parlants est décidément une affaire trop sérieuse pour qu’on la confie aux êtres parlants. Mieux vaudrait la confier aux choses. Elles se gouvernent toutes seules ; pour quoi ne gouverneraient elles pas les hommes ? Le politique le plus sage serait alors celui qui explique ce que veulent les choses ; l’expert le plus sérieux se bornerait à traduire ce qu’elles disent silencieusement ; la stratégie la plus prometteuse se donnerait pour programme la transformation acceptée des hommes en choses Un mot résume ces croyances : évaluation. A chaque étape, l’évaluation met en place les procédures propres à instaurer l’absolu gouvernement des choses. Non seulement elle saisit les hommes dans leurs activités extérieures -évaluer leurs conduites, les résultats, les productions-, mais elle prétend sonder les profondeurs de l’intime. Aujourd’hui on se prépare à évaluer les sujets comme sujets. A les frapper pour toujours du sceau de l’inerte. Plus radicalement qu’aucun de ses prédécesseurs, l’homme de l’évaluation est devenu la chose, la dernière des choses, la plus passive d’entre elles, le jouet de toutes les forces qui passent.
Il est question ici de la politique du siècle à venir »
6 Bernard Porcheret, Un choix : se tenir proche du réel ou nourrir les bulles spéculatives, dans Lacan Quotidien 214, http://www.lacanquotidien.fr
7 Locution inspirée du titre de l’ouvrage d’Augustin Ménard, « Les promesses de l’impossible », Champ Social Editions.
 Pour rappel, avec Lacan, la question de l’impossible sert à définir le réel, à savoir ce qui ne marche pas ; et si le symptôme constitue « ce que le sujet a de plus réel » nous considérons le symptôme non pas comme le résultat d’un échec mais d’un impossible ; dans ce sens, le parcours d’une analyse mène vers un virage de l’impuissance à l’impossible.
8 Je me permets ici d’introduire ce commentaire -puisque je suis moi-même « touchée » par la langue allemande- : en allemand promesse se dit Versprechen, promettre se dit versprechen, où résonnent l’attente active  (Erwartung) tout comme l’erreur faite en parlant (commettre un lapsus, par exemple)
9 Jacques Lacan, conférence à Baltimore,  dans Revue La Cause du Désir 94, Navarin Editeur, p. 9
10 Cf Eric Laurent, « L’impossible nomination, ses semblants, son sinthome », dans Revue La Cause Freudienne 20011/1 N° 77, pp.69 à 84
11 Ne perdons pas de vue que le rêve est une formation de l’inconscient et « L’interprétation des rêves est la voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient dans la vie psychique » selon la formule employée par Freud : Cf Sigmund FREUD, L’interprétation des rêves , Chapitre VII, section V , p. 517 ; Presses Universitaires de France, 1967
 Dans le contexte actuel auquel nous faisons référence sommaire ici,  le concept même d’inconscient est menacé : le discours scientiste vise à le rendre caduc car, en effet, la logique de « l’efficacité » et du « chiffre » n’est pas compatible avec le doute et la pensée. De là, ce vœu qui est au fond un enjeu : trouvons le temps de continuer à rêver – et à parier sur l’interprétation-!
12 René Char, Sur la poésie, dans Œuvres Complètes, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, 1983, p. 1301
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