C'est Freud qui a cette étrange formulation "la technique de l'art de vivre". C'est délicieux à lire chez Freud lorsqu'il déploie les aléas de ce "programme que nous impose le principe de plaisir, devenir heureux". Devenir heureux, "programme qui ne peut être accompli, et pourtant il n'est pas permis -non, il n'est pas possible- (nous dit Freud) d'abandonner nos efforts pour le rapprocher d'une façon ou d'une autre de l'accomplissement". Cette affirmation de Freud, constat issu de la clinique, issu de la rencontre avec la parole des hommes et des femmes venant lui parler, nous introduit déjà dans la question du comment vivre, de l'art de vivre, des choix à poser dans la recherche du dit bonheur. S'agit-il d'un art ? D'une sagesse ? Si oui lequel, laquelle? Comment ne pas perdre durablement le "sentiment de la vie", le "goût de vivre"?
Ce samedi 7 mars, Marie-Cécile Marty et Slimane Mobarek vont nous parler de leur travail auprès de sujets "en panne de l'art de vivre" : à l'école, en société, dans la famille, au travail : parler des sujets en panne de la technique de l'art de vivre annonce déjà une position d'énonciation. Position autre que celle de parler des sujets "en perte d'autonomie" ou en "échec scolaire", ou "échec professionnel", voire des sujets "en burn-out" -même si la novlangue veut depuis environ 20 ans que l'on nomme la chose de façon elliptique pour effacer suffisamment la part du sujet là-dedans-. Aujourd'hui on est arrivé à cette nomination très concentrée pour dire sans nommer la conception de l'homme qui se trouve à sa base : NEET. Un individu NEET étant un individu qui est ni en éducation ni en emploi ni en formation.
Marie Cécile Marty et Slimane Mobarek nous parlant l'une des jeunes placés en qualité ASE et l'autre de professionnels et cadres en fonctions de haute responsabilité au sein de diverses structures vont nous inviter à travailler autour des questions éthiques impliquées par la question de l'autonomie, la réussite, l'insértion et "la défaillance ou la panne de l'art de vivre".
Le temps dans lequel nous vivons nous immerge dans un discours du maître technocratique qui peut tellement, à l'occasion, parler à tout le monde, que l'on risque d'oublier qu'on est chaque-un... Nous pouvons être tentés d'adhérer à cette novlangue -connaissons nous le risque que cela comporte ? Car mal nommer les choses ne fait qu'ajouter du malheur au monde ; et puis, certes, que pourrait-on reprocher à l'idée de la réussite, l'insértion, la réinsertion, l'autonomie ? Qui pourrait être contre? En effet. Mais la novlangue contemporaine en faisant inexister certains mots vise à faire inexister une expérience en tant qu'expérience subjective, en tant que traversée supportée par un désir, par une parole inédite, par une question et une position à nulle autre pareille. Dans la novlangue de notre temps le sujet et ses avatars viennent déranger ce qui compte, à savoir, de la gestion du flux ou un certain trajet établit dans un dispositif établit.
Le système possède les mots qui servent à organiser une circulation des personnes. Lorsqu'un sujet, -enfant, jeune, adulte- à l'école, en famille, au travail, se trouve dans l'impossible de fonctionner selon ce que le système établit: où trouvera-t il une adresse, un lieu incarné, quelqu'un auprès de qui parler fasse la différence?